7
Le receveur, homme âgé aux grosses moustaches pendantes et qui n’a pas réclamé de tickets durant le trajet (la gratuité était souvent de mise pendant cette période hors l’ordinaire) pousse son cri de sa voix de stentor :
“Gare de Kelenföld ! Terminus! Tout le monde descend! »
Puis, lorsque l’on passe près de lui, en descendant les marches glissantes avec précaution, il grommelle tout bas à notre intention :
« Vous avez bien eu raison de partir de si bonne heure ! ils ne sont pas encore là, mais ne tarderont guère… ! »
Et il ajoute, l’œil complice :
« Bonne chance ! Que Dieu vous accompagne ! »
On se regarde furtivement avec maman, avant de le remercier d’un léger signe de tête hésitant. La complicité ouverte et bienveillante de la presque totalité des gens à l’égard de ceux qui, à leurs yeux, avaient l’air de vouloir passer de l’autre côté, sera manifeste durant tout notre périple. Cela réchauffe le cœur et redonne courage pendant notre aventure rocambolesque et dangereuse. Cette complicité, on allait la rencontrer régulièrement au cours de ces deux jours à venir décisifs. Mais cela, on ne le sait pas encore. En tout cas, au cours des épisodes importants où l’issue ultérieure de notre entreprise allait dépendre des coups de main spontanés et désintéressés de nos supporters volontaires et parfaitement inconnus, c’est à eux qu’était due la réussite de chaque étape. Et, sans aucun doute, cette complicité populaire universelle avait ses racines dans les incroyables événements survenus depuis le commencement de cette épopée d’octobre, les fabuleux dix jours de liberté et des deux mois de résistance qui ont suivi, cette résistance qui continuait encore pendant la première moitié de ce mois de janvier 1957 …La population était comme unie dans cette partie de jeu au chat et à la souris face à l’occupant du dehors et du dedans.
Dans la petite gare règnent une animation et un désordre fébriles. La salle des pas perdus restreinte a de la peine à contenir cette multitude où chacun fait ses allers et venues dans tous les sens. Les renseignements qu’on obtient sont imprécis et non fiables, le personnel des Chemins de fer ignorant les horaires exacts des départs comme des arrivées. Tout semble obéir aux lois de l’improvisation, du moins telle est l’impression que l’on en recueille…
Devant les guichets de vente des billets il n’y a personne.
« Euh… trois tickets, deux adultes et un enfant, s’il vous plaît… »
« L’enfant a-t-il moins de douze ans ? »
« Euh… Il a onze ans seulement… »
« Bien ! Quelle destination ? »
Le guichetier promène son regard sur nos trois têtes. Ma réponse tarde à arriver.
« Si vous avez l’intention d’aller assez loin, il n’est guère recommandé de prendre des tickets plus loin que Székesfehérvár. Une fois là-bas, vous en reprendrez d’autres. C’est plus prudent… »
Et son regard éloquemment interrogatif attend mon assentiment. Voilà que recommence, ou continue, mine de rien, le petit jeu de la ‘ barbichette…’ Je le regarde intensément et, sans rien dire, je fais ‘oui’ de la tête.
« Et voici vos trois billets ! Bon voyage ! »
La ville en question ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de la capitale. Et la région frontalière, notre objectif réel, est encore à plus d’une centaine de bornes plus loin. On n’est pas sortis de l’auberge, c’est bien le cas de le dire…
*
8
Sur le quai faiblement éclairé où devait s’arrêter notre train une foule compacte attendait. Le froid était toujours aussi cinglant. L’haleine nous quittait la bouche comme autant de grosses bouffées de fumée épaisse qu’on exhale. Pour quelques chanceux, un grand baril métallique posé à même le sol du quai et contenant un gros tas de charbon incandescent, dispensait un peu de chaleur bienfaisante. Quand nous nous en sommes rapprochés, le cercle s’est élargi et nous y a donné accès. A trois, on faisait famille et cela nous valait les privilèges dus à une famille. Nous étions les seuls comme cela parmi cette foule où la majorité vaquait à ses occupations habituelles. La plupart avaient l’intention de se rendre dans les agglomérations voisines ou des villes proches pour s’approvisionner. Seuls des jeunes, des tout jeunes, faisaient exception, affichant une attitude nonchalante et désoeuvrée qui contrastait avec l’air tendu de leurs physionomies…
On a pu nous approcher de la chaleur du baril et y réchauffer nos mains, pendant quelques instants. Le silence régnait dans ce cercle entourant la source de chaleur. Les seules paroles prononcées concernaient les interrogations quant à l’heure probable de l’arrivée du train attendu. Personne n’avait de renseignements précis. D’aucuns y allaient de leurs suppositions auxquelles on ne prêtait nulle attention. On grelottait. Le froid nous pénétrait jusqu’aux os. Et cette attente glaciale nous paralysait les pensées aussi. Nos cerveaux étaient comme engourdis, incapables de réflexions fécondes…
De temps à autre, on entendait des sifflements lointains. Un convoi de marchandises est passé à grand fracas, en direction de la capitale. Une draisine tirait quelques fourgons sur une voie plus éloignée. Puis une espèce de tortillard, locomotive à vapeur d’un autre âge, tractant quelques wagons délabrés et vides est passé sur la voie opposée sans marquer d’arrêt…
Au bout d’un long moment qui m’a semblé interminable, un sifflement prolongé accompagné du bruit des crissements de freins annonçait l’arrivée du convoi tant attendu…
Une fois la rame immobilisée, on s’aperçoit combien le niveau du quai est bas par rapport à la hauteur du plancher des wagons. Là où nous sommes, c’est une voiture de 1ère classe qui s’arrête, une des ses portières s’ouvre juste devant nous. Nos billets sont de seconde classe, mais la foule derrière, nous pousse en avant. Je saute en deux bonds, les trois marches raides, hautes et glissantes, je prends nos maigres bagages qui me sont tendus, je les soulève en vitesse pour attraper aussitôt les mains tendues de Maman afin de la hisser à mes côtés. Mais Jeannot réussit à la dépasser en se faufilant sous son bras et nous la tirons finalement tous les deux. D’en dessous, elle est poussée par les autres et, en fin de compte nous nous retrouvons ensemble. Entre temps j’ai vu son visage se crisper : la douleur de ses trois côtes fêlées doit s’être réveillée dans la bousculade. ( Elle a fait une chute dans l’appartement, le soir du réveillon du Nouvel An, à la suite d’une glissade, prétendait-elle. Mais je savais bien que c’est arrivé à cause de leur dernière dispute avec papa Pichta…Et après s’être fait soignée, elle se retrouve le buste entièrement recouvert de larges bandeaux de sparadrap. Pourtant, elle ne veut pas annuler son départ. Quel courage étonnant ! A quarante-huit ans elle conserve une fraîcheur physique exceptionnelle, un mental exemplaire et parait ‘in her late thirtieth’s’ selon la formule consacrée américaine…)
Les compartiments sont bondés. Même le couloir est plein, on peut à peine y avancer. Par contre, agréable surprise: le train est chauffé. Du vrai luxe, par les temps qui courent. Tant mieux, je suis gelé malgré les deux complets et le pardessus que je porte. Tout cet accoutrement me gêne pas mal dans mes mouvements. Je me sens boudiné, ça fait drôle. Quoi qu’il en soit, il faut me débrouiller pour nous caser plus confortablement. Mais plus tard. Lorsque le train sera reparti. Pour l’instant il est toujours en gare. Une inquiétude sourde rôde quelque part à l’arrière de ma tête. Comment disait-il, déjà, le receveur sympa du tram ? » Vous aviez bien fait de partir de bonne heure, ils ne sont pas encore là… » Seulement c’était il y a une bonne demi-heure, déjà.
Qu’en est-il à présent ?!
C’est vrai, le train devrait être reparti depuis un bon moment. L’arrêt, dans ces petites gares, ne dépasse pas deux à trois minutes maximum. Et là, ça fait pas loin de dix minutes, déjà. Pourquoi cette attente ?!
Un type à mes côtés a baissé un peu la vitre. Je mets la tête légèrement dehors, pour voir. Le quai est désert, tout le monde est monté. Notre wagon est à peu près au milieu du convoi, on peut voir vers l’avant et vers l’arrière. Plus personne, plus aucun mouvement. Pourquoi attend-on alors ? Plus loin devant, la locomotive pousse des petites nuées de vapeur à intervalles irréguliers, comme un fumeur énervé. C’est mon habitude aussi quand je ne suis pas dans mon assiette… Et, machinalement, j’ai déjà une cigarette aux lèvres et j’en tire plusieurs bouffées profondes…
Soudain le train s’ébranle et un long sifflement accompagne l’accélération de la rame. Enfin, c’est parti ! Mais le type à côté murmure entre ses dents, comme pour lui-même :
« Tout ça ne veut encore rien dire, ils peuvent être montés dans le dernier wagon, de l’autre côté de la voie, le plus souvent c’est par l’arrière qu’ils commencent… »
Il me jette un regard gêné réalisant qu’il aurait mieux fait de se taire. Il referme la vitre et me tourne le dos. Mais je suis trop content de découvrir un « compagnon » ayant la même ‘destination’ que nous autres. D’une voix feutrée pour que ceux autour ne l’entendent point, je lui dis presque en murmurant :
« D’après vous ils seraient montés, eux aussi ? »
Il se retourne vers moi, me regarde, me scrute, mais ne répond pas. Moi, je le regarde pareil et continue, sur le même ton :
« Et dire que nous sommes venus exprès ici pour les éviter ! »
« Pour ça, vous avez bien fait. Gare de l’Est ils vous auraient pas laissés monter… »
« Mais vous, alors, comment vous avez fait ? »
« J’ai un pote qui est contrôleur, il m’a fait embarquer sur la voie de garage, avant que le train soit tracté au quai. C’est la troisième fois que je tente ma chance. Je n’ai pas eu de pot. A deux reprises j’ai dû y renoncer déjà. J’ai pu leur échapper, mais c’était juste, à chaque fois. »
…Je m’aperçois que Maman ne se sent pas bien. Manifestement, elle a du mal à se tenir debout. Je romps la conversation, disant à Maman que je vais chercher pour nous des places assises. Je la confie aux soins de Jeannot :
« Tu fais attention à elle jusqu’à ce que je sois de retour ! »
Il m’adresse un signe de tête énergique pour me rassurer que ça ira. Je me faufile vers l’avant et je passe dans la voiture suivante. C’est un wagon de 2ème classe, très vieux modèle, sans compartiments, où les sièges sont des bancs en vieux bois délabré et les voyageurs sont assis de face, deux par deux, avec un étroit passage au milieu.
J’ai tout de suite de la chance. Immédiatement sur ma droite, dans la toute première section, une femme est affalée, seule, sur l’extérieur du banc, dans le sens de la marche du train. Elle est énorme, surdimensionnée, au sens propre comme au sens figuré du mot. Bien qu’assise, sa taille est impressionnante, mais, surtout, son corps ressemble à un immense ballon. Elle ne fait pas boudinée, non : ses membres, son cou, toute sa personne déborde littéralement de partout. Bien plus tard, quand j’ai vu la fameuse poupée Michelin, elle me rappelait cette femme. Sauf que celle-ci est vêtue de la façon tzigane la plus traditionnelle. Une grande fichue multicolore sur la tête, d’innombrables jupons sous sa jupe d’organdi imprimé plissée, une écharpe tricotée couvrant ses seins énormes.
Mais la chose la plus insolite c’est que, dans ce wagon bondé où des gens se tiennent debout même dans le passage central, elle occupe seule toute une section de quatre places. Assise, elle est entourée de bagages sans nombre, des objets hétéroclites empaquetés dans des paniers, des cabas, des corbeilles, des balluchons, même quelques bourriches s’y traînent, avec de la volaille vivante dedans. Tout ce fatras est disposé autour d’elle et en face d’elle, y compris sur le plancher. Ce qui est le plus incroyable, c’est que personne n’a osé tenter de réclamer auprès d’elle ne serait-ce qu’une place assise, peut-être parce qu’elle a l’air assoupie, mais plutôt parce que sa personnalité dégage une autorité qu’aucun ne semble prêt à essayer de braver. Par ailleurs le fait qu’elle soit tzigane ne doit pas être étranger à cette timidité alentour.
Quoi qu’il en soit, dès l’instant que je l’aperçois, mon plan est formé dans ma tête. Sans hésitation, je tourne les talons et je reviens auprès des miens. Je saisis les deux valises et fais signe au frangin de passer devant, puis à Maman de me précéder. La distance qui nous sépare de l’autre voiture est de moins de dix mètres. On y est très vite. A cause des passagers debout dans l’allée centrale, Jeannot est obligé de marquer un arrêt. En s’arrêtant derrière lui, Maman se trouve juste à côté de notre ‘Bibendum’ féminin, et qui fait toujours semblant de dormir. (Ou bien dort-elle vraiment ? Impossible à dire). Maman tourne la tête vers moi, interrogative. Je lui envoie une petite grimace : ‘vas-y’ !
Et elle ‘y va’ : se penche doucement, visiblement avec un peu de peine douloureuse, vers la tête de la vieille, elle lui chuchote quelques paroles à l’oreille. Celle-ci ouvre lentement une paupière, contrariée d’abord, et dirige un œil vers l’intruse. Mais, à la seconde qui suit, son visage s’anime et elle se met debout avec une vivacité inattendue et déconcertante, de la part d’une personne d’une telle corpulence, et elle commence à débiter un flot de paroles rapides et ininterrompues :
« Ma colombe, mais tu n’es pas bien ! Tu respires mal, tu souffres !
Allez, toi le grand escogriffe, qu’est-ce que tu attends ? Dégages-lui de la
place, mets-y tout ce barda là-haut, sur les porte-bagages et en vitesse ! Tu
ne vois pas qu’elle tient à peine debout ?! Et toi, petiot, ôtes-lui son cabas, à
ta mère, aides-la à s’asseoir ! Tiens, ma petite colombe que je t’enlève ta
chapka, là …!
Je suis aux nues. Mon instinct ne m’a pas trahi. Pourtant c’était si imprévisible, tellement inespéré! Mais ça a marché ! Je vois la mine réjouie et toute ronde de cette femme qui n’a de cesse d’entourer Maman de mille attentions, tout en continuant à débiter son torrent de paroles et j’ai envie de l’embrasser. Je ne sais pas du tout pourquoi m’a-t-elle traité de grand escogriffe, moi qui suis plutôt de taille moyenne ? C’était dit d’ailleurs sur un ton affectueux et je m’en moque pas mal. L’important c’est que ma mère soit assise, presque confortablement ! Je regarde les visages ahuris des autres, mais je scrute surtout celui de maman qui a l’air d’aller mieux et je ressens un soulagement, une baisse de cette tension extrême qui me taraude depuis notre départ, depuis la nuit dernière, depuis des jours précédents…Et soudain quelque chose me dit que ça marchera, parce que ça doit marcher ! J’exulte et je ne sais fichtre pas pourquoi. D’un seul coup, mes appréhensions sont évanouies, évaporées, disparues. Et, aussitôt, je suis enseveli sous la fatigue, l’épuisement, au milieu d’un vide rassurant… Dans le coin opposé, sur une place minuscule, entre deux paniers superposés et trois bourriches de volailles les unes sur les autres, où j’ai trouvé refuge, une somnolence agréable me gagne comme par enchantement. Je m’abandonne peu à peu à cette douce violence qui tire sur la couverture de mes paupières…
oui, le grand William disait juste:"All the World's a stage" (la terre entière est un tréteau) les hommes et femmes y sont acteurs. Regarde autour de toi
le spectacle permanent: ils sont tous là, pour te bourrer le mou; alors je me suis dit comme ça: je n'ai qu'à retourner à mes premières amours, le théâtre, et amuser les gens
par mes propres moyens; j'ai préparé un petit programme et comme je n'ai pas les moyens de me payer une salle de théâtre, j'irai trouver mon public tout seul. J'ai préparé une petite affiche que
je distribue dans les maisons de retraite.