Jeudi 3 mars 2011 4 03 /03 /Mars /2011 10:06

 

7

 

 

 

        Le receveur, homme âgé aux grosses moustaches pendantes et qui n’a pas réclamé de tickets durant  le trajet (la gratuité était souvent de mise pendant cette période hors l’ordinaire) pousse son cri de sa voix de stentor :        

       

“Gare de Kelenföld ! Terminus! Tout le monde descend! »

 

Puis, lorsque l’on passe près de lui, en descendant les marches glissantes avec  précaution,  il grommelle tout bas à notre intention :

       

         « Vous avez bien eu raison de partir de si bonne heure !  ils  ne sont  pas encore là, mais    ne tarderont guère… ! » 

 

Et il  ajoute, l’œil complice :

       

« Bonne chance ! Que Dieu vous accompagne ! »

 

On se regarde furtivement avec maman, avant de le remercier d’un léger signe de tête hésitant. La complicité ouverte et bienveillante de la presque totalité des gens à l’égard de ceux qui, à leurs yeux, avaient l’air de vouloir passer de l’autre côté, sera manifeste durant tout notre périple. Cela réchauffe le cœur et redonne courage pendant notre aventure rocambolesque et  dangereuse. Cette complicité, on allait la rencontrer régulièrement au cours de ces deux jours à venir décisifs. Mais cela, on ne le sait pas encore. En tout cas, au cours des épisodes importants où l’issue ultérieure de notre entreprise allait dépendre des coups de main spontanés et désintéressés de nos supporters volontaires et parfaitement inconnus, c’est à eux qu’était due la réussite de chaque étape. Et, sans aucun doute, cette complicité  populaire  universelle avait  ses racines dans les incroyables événements survenus depuis le commencement de cette épopée d’octobre, les fabuleux dix jours de liberté et des deux mois de résistance qui ont suivi, cette résistance qui continuait encore pendant la première moitié de ce mois de janvier 1957 …La population était comme unie dans cette partie de jeu au chat et à la souris face à l’occupant du dehors et du dedans.

       

Dans la petite gare règnent une animation et un désordre fébriles. La salle des pas perdus restreinte a de la peine à contenir cette multitude où chacun fait ses allers et venues dans tous les sens. Les renseignements qu’on obtient sont imprécis et non fiables,  le personnel des Chemins de fer ignorant les horaires exacts des départs comme des arrivées. Tout semble obéir aux lois de l’improvisation, du moins telle est l’impression que l’on en recueille…

 

Devant  les guichets de vente des billets il n’y a personne.

        « Euh… trois tickets, deux adultes et un enfant, s’il vous plaît… »

        « L’enfant a-t-il moins de douze ans ? »

        « Euh… Il a onze ans seulement… »

        « Bien ! Quelle destination ? »

        Le guichetier promène son regard sur nos trois têtes. Ma réponse tarde à arriver.

                « Si vous avez l’intention d’aller  assez  loin, il n’est guère recommandé de prendre   des tickets plus loin que Székesfehérvár. Une fois là-bas, vous en reprendrez  d’autres.  C’est plus prudent… »

        Et son regard  éloquemment interrogatif attend mon assentiment. Voilà que recommence, ou continue, mine de rien, le petit jeu de la barbichette…’ Je le regarde intensément et, sans rien dire, je fais ‘oui’ de la tête.

        « Et voici vos trois billets ! Bon voyage ! »

        La ville en question ne se trouve qu’à une soixantaine de kilomètres de la capitale. Et la région frontalière, notre objectif réel, est encore à plus d’une centaine de bornes plus loin. On n’est pas sortis de l’auberge, c’est bien le cas de le dire…

                                                           *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

 

        Sur le quai faiblement éclairé où devait s’arrêter notre train une foule compacte attendait. Le froid était toujours aussi cinglant. L’haleine nous quittait la bouche comme autant de grosses bouffées de fumée épaisse qu’on exhale. Pour quelques chanceux, un grand baril métallique posé à même le sol du quai et contenant un gros tas de charbon  incandescent, dispensait un peu de  chaleur bienfaisante. Quand nous nous en sommes rapprochés, le cercle s’est élargi et nous y a donné accès. A trois, on faisait famille et cela nous valait les privilèges dus à une famille. Nous étions les seuls comme cela parmi cette foule où la majorité vaquait à ses occupations habituelles. La plupart avaient l’intention de se rendre dans les agglomérations voisines ou des villes proches pour s’approvisionner. Seuls des jeunes, des  tout jeunes,  faisaient exception,  affichant une attitude nonchalante et  désoeuvrée  qui contrastait avec l’air tendu de leurs physionomies…

        On a pu nous approcher de la chaleur du baril et y réchauffer nos mains, pendant quelques instants. Le silence régnait dans ce cercle entourant la source de chaleur. Les seules paroles prononcées concernaient les interrogations quant à l’heure probable de l’arrivée du train attendu. Personne n’avait de renseignements précis. D’aucuns y allaient de leurs suppositions auxquelles on ne prêtait nulle attention. On grelottait. Le froid  nous pénétrait jusqu’aux os. Et cette attente glaciale nous paralysait les pensées aussi. Nos cerveaux étaient comme engourdis, incapables de réflexions fécondes…

        De temps à autre, on entendait des sifflements lointains. Un convoi de marchandises est passé à grand fracas, en direction de la capitale. Une draisine tirait quelques fourgons sur une voie plus éloignée. Puis une espèce de tortillard, locomotive à vapeur d’un autre âge, tractant quelques wagons délabrés et vides est passé sur la voie opposée sans marquer d’arrêt…

            Au bout d’un long moment qui m’a semblé interminable, un sifflement prolongé accompagné du bruit des crissements de freins annonçait l’arrivée du convoi tant attendu…                                                                  

        Une fois la rame immobilisée, on s’aperçoit combien le niveau du quai est  bas par rapport à la hauteur du plancher des wagons. Là où nous sommes, c’est une voiture de 1ère classe qui s’arrête, une des ses portières s’ouvre juste devant nous. Nos billets sont de seconde classe, mais la foule derrière,  nous  pousse en avant. Je saute en deux bonds, les trois marches raides, hautes et glissantes, je prends nos maigres bagages qui me sont tendus, je les soulève en vitesse  pour attraper aussitôt les mains tendues de Maman afin de la hisser à mes côtés. Mais Jeannot réussit à la dépasser en se faufilant sous son bras et nous la tirons finalement tous les deux. D’en dessous, elle est poussée par les autres et, en fin de compte nous nous retrouvons ensemble. Entre temps j’ai vu son visage se crisper : la douleur de ses trois côtes fêlées doit s’être réveillée dans la bousculade. ( Elle a fait une chute dans l’appartement, le soir du réveillon du Nouvel An, à la suite d’une glissade, prétendait-elle. Mais je savais bien que c’est arrivé à cause de leur dernière dispute avec papa Pichta…Et après s’être fait soignée, elle se retrouve le buste entièrement recouvert de larges bandeaux de sparadrap. Pourtant, elle ne veut pas annuler son départ. Quel courage étonnant ! A quarante-huit ans elle conserve une fraîcheur physique exceptionnelle, un mental exemplaire et parait ‘in her late thirtieth’s’ selon la formule consacrée américaine…)

Les compartiments sont bondés. Même le couloir est plein, on  peut à peine y avancer. Par contre, agréable surprise: le train est chauffé. Du vrai luxe, par les temps qui courent. Tant mieux, je suis gelé malgré les deux complets et le pardessus que je porte. Tout cet accoutrement me gêne pas mal dans mes mouvements. Je me sens  boudiné, ça fait drôle. Quoi qu’il en soit, il faut me débrouiller pour nous caser plus confortablement. Mais plus tard. Lorsque le train sera reparti. Pour l’instant il est toujours en gare. Une inquiétude sourde rôde quelque part à l’arrière de ma tête. Comment disait-il, déjà, le receveur sympa du tram ? » Vous aviez bien fait de partir de bonne heure,  ils  ne sont pas encore là… » Seulement c’était il y a une bonne demi-heure, déjà.

Qu’en est-il à présent ?!

        C’est vrai, le train devrait être reparti depuis un bon moment. L’arrêt, dans ces petites gares, ne dépasse pas deux à trois minutes maximum. Et là, ça fait pas loin de dix minutes, déjà. Pourquoi cette attente ?!

         Un type à mes côtés a baissé un peu la vitre. Je mets la tête légèrement dehors, pour voir. Le quai est désert, tout le monde est  monté. Notre wagon est à peu près au milieu du convoi, on peut voir vers l’avant et vers l’arrière. Plus personne, plus aucun mouvement. Pourquoi attend-on alors ? Plus loin devant, la locomotive pousse des petites nuées de vapeur à intervalles irréguliers, comme un fumeur énervé. C’est mon habitude aussi quand je ne suis pas dans mon assiette… Et, machinalement, j’ai déjà une cigarette aux lèvres et j’en tire plusieurs bouffées profondes…

            Soudain le train s’ébranle et un long sifflement accompagne l’accélération de la rame. Enfin, c’est parti ! Mais le type à côté murmure entre ses dents, comme pour lui-même :

        « Tout ça ne veut encore rien dire,  ils  peuvent être  montés dans  le  dernier wagon,  de l’autre côté de la voie, le plus souvent c’est par l’arrière qu’ils  commencent… »

         Il me jette  un regard gêné  réalisant qu’il aurait mieux fait de se taire. Il referme la vitre et me tourne le dos. Mais je suis trop content de découvrir un « compagnon » ayant la même ‘destination’  que nous autres. D’une voix feutrée pour que ceux autour ne l’entendent point, je lui dis presque en murmurant :

         « D’après vous  ils  seraient montés, eux aussi ? »

           Il se retourne vers moi, me regarde, me scrute, mais ne répond pas. Moi, je le regarde pareil et continue, sur le même ton :

          « Et dire que nous sommes venus exprès ici pour les éviter ! »

         « Pour ça, vous avez bien fait. Gare de l’Est ils vous auraient pas laissés   monter… »

         « Mais vous, alors, comment  vous  avez fait ? »

                  « J’ai un pote qui est contrôleur, il m’a fait embarquer sur la voie     de garage, avant que le train soit tracté au quai. C’est la troisième fois  que je tente ma chance. Je n’ai pas eu de pot. A deux reprises j’ai dû y renoncer déjà. J’ai pu leur échapper, mais c’était juste, à chaque fois. »

        …Je m’aperçois que Maman ne se sent pas bien. Manifestement, elle a du mal à se tenir debout. Je romps la conversation,  disant à Maman que je vais chercher pour nous des places assises. Je la confie aux soins de Jeannot :

« Tu fais attention à elle jusqu’à ce que je sois de retour ! »

Il m’adresse un signe de tête énergique pour me rassurer que ça ira. Je me faufile vers l’avant et je passe dans la voiture suivante. C’est un wagon de 2ème classe, très vieux modèle, sans compartiments, où les sièges sont  des bancs en vieux  bois délabré et les voyageurs sont assis de face, deux par deux, avec un étroit passage au milieu.

        J’ai tout de suite de la chance. Immédiatement sur ma droite, dans la toute première section, une femme est affalée, seule, sur l’extérieur du banc, dans le sens de la marche du train. Elle est énorme, surdimensionnée, au sens propre comme au sens figuré du mot. Bien qu’assise, sa taille est impressionnante, mais, surtout, son corps ressemble à un immense ballon. Elle ne fait pas boudinée, non : ses membres, son cou, toute sa personne déborde littéralement de partout. Bien plus tard, quand j’ai vu la fameuse poupée Michelin, elle me rappelait  cette femme. Sauf que celle-ci est vêtue de la façon tzigane la plus traditionnelle. Une grande fichue multicolore sur la tête, d’innombrables jupons sous sa jupe d’organdi imprimé plissée, une écharpe tricotée couvrant ses seins énormes.

        Mais la chose la plus insolite c’est que, dans ce wagon bondé où des gens se tiennent debout même dans le passage central, elle occupe seule toute une section de quatre places.  Assise, elle est entourée de bagages sans nombre, des objets hétéroclites empaquetés dans des paniers, des cabas, des corbeilles, des balluchons, même quelques bourriches s’y traînent, avec de la volaille vivante dedans. Tout ce fatras est disposé autour d’elle et en face d’elle, y compris sur le plancher. Ce qui est le plus incroyable, c’est que personne n’a osé tenter de réclamer auprès d’elle ne serait-ce qu’une place assise, peut-être parce qu’elle a l’air assoupie, mais plutôt parce que sa personnalité dégage une autorité qu’aucun ne semble prêt à essayer de braver. Par ailleurs le fait qu’elle soit tzigane ne doit pas être étranger à cette timidité alentour.

        Quoi qu’il en soit, dès l’instant que je l’aperçois, mon plan est formé dans ma tête. Sans hésitation, je  tourne les talons et je reviens auprès des miens. Je saisis les deux valises et fais signe au frangin de passer devant, puis à Maman de me précéder. La distance qui nous sépare de l’autre voiture est de moins de dix mètres. On y est très vite. A cause des passagers debout dans l’allée centrale, Jeannot est obligé de marquer un arrêt. En s’arrêtant derrière lui, Maman se trouve juste à côté de notre ‘Bibendum’ féminin, et qui fait toujours semblant de dormir. (Ou bien dort-elle vraiment ? Impossible à dire). Maman tourne la tête vers moi, interrogative. Je lui envoie une petite grimace : ‘vas-y’ !

        Et elle ‘y va’ : se penche doucement, visiblement avec un peu de peine douloureuse, vers la tête de la vieille, elle lui chuchote quelques paroles à l’oreille. Celle-ci ouvre lentement une paupière, contrariée d’abord, et dirige un œil vers l’intruse. Mais, à la seconde qui suit, son visage s’anime et elle se met debout avec une vivacité inattendue et déconcertante, de la part d’une personne d’une telle corpulence, et elle commence à débiter un flot de paroles rapides et ininterrompues :

        « Ma colombe, mais tu n’es pas bien ! Tu respires mal, tu souffres !

Allez, toi le grand escogriffe, qu’est-ce que tu attends ? Dégages-lui de la

place, mets-y tout ce barda là-haut, sur les porte-bagages et en vitesse ! Tu

ne vois pas qu’elle tient à peine debout ?! Et toi, petiot, ôtes-lui son cabas, à

ta mère, aides-la à s’asseoir ! Tiens, ma petite colombe que je t’enlève ta

chapka, là …!

Je suis aux nues. Mon instinct ne m’a pas trahi. Pourtant c’était si imprévisible, tellement inespéré! Mais ça a marché ! Je vois la mine réjouie et toute ronde de cette femme qui n’a de cesse d’entourer Maman de mille attentions, tout en continuant à débiter son torrent de paroles et j’ai envie de l’embrasser. Je ne sais pas du tout pourquoi m’a-t-elle traité de grand escogriffe, moi qui suis plutôt de taille moyenne ? C’était dit d’ailleurs sur un ton affectueux et je m’en moque pas mal. L’important c’est que ma mère soit assise, presque confortablement ! Je regarde les visages ahuris des autres, mais je scrute surtout celui de maman qui a l’air d’aller mieux et je ressens un soulagement, une baisse de cette tension extrême qui me taraude depuis notre départ, depuis la  nuit dernière, depuis des jours précédents…Et soudain quelque chose me dit que ça marchera, parce que ça  doit marcher ! J’exulte et je ne sais fichtre pas pourquoi. D’un seul coup, mes appréhensions sont évanouies, évaporées, disparues. Et, aussitôt, je suis enseveli sous la fatigue, l’épuisement, au milieu d’un vide rassurant… Dans le coin opposé, sur une place minuscule, entre deux paniers superposés et trois bourriches de volailles les unes sur les autres, où j’ai trouvé refuge, une somnolence agréable me gagne comme par enchantement. Je m’abandonne peu à peu à cette douce violence qui tire sur la couverture de mes paupières…                                                                                                           

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 19 février 2011 6 19 /02 /Fév /2011 11:03

 

 

4

 

 

 

 Le grand lit large est un canapé convertible. Ouvert, il y a place pour trois, voire quatre personnes. En novembre, Judith devait passer plusieurs jours à la maison, sans pouvoir rentrer dans sa lointaine banlieue. Moi, je pouvais encore dormir à la maison. Comme ça, on était quatre dans le lit. Tout contre le mur, le petit Yantchi. * A côté, Stéphanie, ma sœur de treize ans. Ainsi je me retrouvais près de Judith. Je sentais son corps tout contre moi et je pensais à il y a trois ans...

                                                    *                                              

…Fille cadette d’une amie de ma mère, copine, à l’occasion, de ma sœur, elle était une habituée de la maison. Elle ne me voyait que les mois d’été, quand je revenais de Moscou pour les vacances. Un après-midi étouffant de chaleur, on n’était que deux  dans l’appartement. Et là, elle m’a dit qu’elle était  amoureuse de moi. Depuis l’âge de ses quatorze ans. Que je serai le seul homme de sa vie. Pour toujours. Qu’elle sera la mère de mes enfants. Que nous en aurons cinq.  Et elle disait tout ça d’une voix égale, presque indifférente, tout en me regardant tranquillement avec ses grands yeux taillés en amande, couleur brun foncé. Moi je l’écoutais interdit, ne sachant que dire, quoi répondre. Tout cela semblait irréel et me faisait vaguement penser à la ‘Lettre de Tatiana’, dans « Yevguénï Oniéguine »  de Pouchkine. Elle était tentante, magnifique, le corps déjà élancé et mûr, comme un fruit prêt à être cueilli. Pourtant, je ne l’ai point touchée. J’avais le cœur pris  (à Moscou) et puis elle était si jeune ! Trop jeune…

Trois années se sont passées depuis et, en ce mois de novembre maussade, Judit a passé  un long  moment chez nous, bloquée sur place, comme tant d’autres, par les événements . Dans la promiscuité créée par ces jours hors l’ordinaire et qui ont mis l’existence et la vie sens dessus -dessous, nous nous étions rapprochés, comme attirés par une force        

magnétique.     Il fallait néanmoins rester discrets et je m’efforçais à éviter à

me retrouver seul avec elle. Et puis un soir, après le dîner, je suis entré à la

cuisine. Penchée au-dessus de l’évier, elle faisait la vaisselle. Je me suis

approché par derrière, j’ai glissé mes mains dessous ses aisselles et j’ai

palpé ses seins. Ils n’étaient pas très grands, mais fermes et élastiques à la fois. Elle m’a donné comme un coup de butoir par sa croupe dressée

frénétiquement vers l’arrière. On est restés comme ça,  soudés l’un contre l’autre, un moment  court mais  intense. J’ai eu une de ces érections subites et puissantes, avec une éjaculation quasi-instantanée, directement dans le slip. Et je me suis sauvé, éperdu, bouleversé, un peu honteux. Mais, en même temps, j’éprouvais du soulagement, la jouissance inattendue et

 

 

 

* Diminutif du prénom « Jean » Prononcer : « Yannetchi » (Jeannot)

 

aveuglante ayant calmé mes ardeurs et  m’ayant ramené à la raison… Et bien m’en a pris : ce n’était pas le moment du tout d’engager une affaire sentimentale…                                                   

                                                                 *

Judith était rentrée chez elle avant Noël, depuis presque trois semaines. Ma décision de partir étant prise, il me fallait l’annoncer aux rares personnes en qui j’avais confiance, à qui je pouvais expliquer sans crainte les causes réelles qui rendaient mon départ inéluctable. Je devais également  leur faire mes adieux ou plutôt de leur dire au revoir car je n’envisageais mon absence que comme temporaire…                                                                           

                                                                            

      *

D’abord c’est à Maman que j’en parle. Loin de chercher à m’en dissuader, elle me dit une chose tout à fait inattendue : elle veut m’accompagner ! Je sens d’emblée  qu’il est inutile de tenter de la dissuader. Sa décision sonne comme irrévocable. Si je ne suis pas d’accord, elle  partirait de son côté, par ses propres moyens.

 

Pourtant je ne suis  pas surpris. Leur mariage qui dure depuis dix-huit ans, bat de l’aile. Des conflits, des disputes n’en finissent pas entre eux. Et puis elle ajoute que c’est là l’occasion unique pour réaliser son rêve de toujours : partir, voyager, connaître le monde. Ce monde qui, de tout temps, était fermé devant elle. A quarante-huit ans, elle a un long chemin de croix derrière elle. Née en 1908, une enfance à peine éclose, et c’est la 1ère Guerre. Puis la mort prématurée de ma Grand mère, Irène. Et quelques mois plus tard la disparition de mon Grand père, Isidore,  l’être qui comptait le plus sur terre pour elle.

 

S’en suivit son combat acharné pour devenir actrice. Sortie du Conservatoire, elle commence en province. Puis obtient un contrat en Haute Hongrie,* pour la saison 1932-1933. Mais officiellement ce n’est plus la Hongrie. D’un trait de plume, en 1920, c’est devenu la Tchécoslovaquie. 

 

Quoi qu’il en fût, c’est grâce à cette tournée qu’elle rencontre   un réfugié politique, journaliste et écrivain, critique de théâtre à ses heures. Il est un des nombreux Hongrois ayant fui le régime fasciste (avant la lettre) de son pays. Son nom est Ivan Sipos et il deviendra mon père…

       

Suivent des chambres d’hôtel. Des petits garnis. De graves problèmes

d’argent. Et, par-dessus le marché,  le tout dans un pays étranger…Etranger, tu parles ! arraché du pays mère par un traité honteux, criminel, qui a fait de moi, bébé, un petit apatride dans la ville même de ma naissance, où j’aurais pourtant dû me trouver chez moi. **

 

 

(*province séculaire de la Hongrie septentrionale ; en Hongrois : »Felvidék »)

(**Il s’agit de Pozsony, capitale du Royaume Hongrois durant du 18ème et début du 19ème siècles dont on changea le nom en « Bratislava, à partir de 1920 ; à ce jour capitale de la Slovaquie).

Peu après le retour de mes parents dans la Hongrie mutilée, les lois scélérates anti-juives sont promulguées. Maman, israélite de naissance,  est chassée du théâtre, son seul univers de prédilection. Heureusement, survient une seconde rencontre : Istvàn, son nouvel époux, deviendra mon père adoptif. Mon « premier » père Iván, déjà séparé de Maman et peu avant qu’il ne se suicidât, prit contact avec mon futur beau-père, le pria de me prendre sous sa protection. Et Istvàn, à qui ma mère donnera deux enfants, me traite comme son premier-né : il me donne son nom, et me sauve ainsi  la vie, en me soustrayant à la déportation dans un camp de mort quelconque…

Le chemin de croix de Maman continue, même après la fin de la guerre. Ce qu’elle aura   pris pour de la libération, s’avère un nouvel asservissement pour elle. Pas de retour possible sur les planches du théâtre : cette fois, c’est à cause des enfants et aussi la jalousie de mon beau-père Istvàn. Pendant quelque temps, elle croie trouver refuge dans le militantisme. Sur ses insistances, et à contre cœur, mon père consent à s’inscrire avec elle au Parti (Communiste, bien sûr), parce qu’elle  croit à l’honnêteté de ce parti. Pour elle il  incarne  les forces du bien qui lui ont sauvé la vie et celle de sa famille. Mais bientôt ils sont tous les deux exclus, déclarés ennemis de classe’, laissés pour compte sur le bord du chemin. Après, pour Maman, ce sont des années  de travaux forcés parce que loin du sens de sa vie, le théâtre.

Alors, quand  la Révolution aura fait ouvrir les frontières jusque-là infranchissables, elle me dit : je ne veux pas rester ici, je veux partir aussi. Finalement rien que de très normal. Même si à présent, au début de ce mois de janvier, les conditions du   voyage  ont singulièrement évolué

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

Toute la maisonnée est déjà debout. Je les entends depuis la cuisine. Mais la chaleur douce de la couette me retient encore. D’autant que j’ai une panique sourde qui m’envahit et m’immobilise. Maintenant que l’instant fatal est là,  je réalise à quel point je suis démuni du moindre plan d’action. Une seule chose est certaine : il faut fiche le camp si je ne veux pas tomber entre  leurs griffes , qui signifierait ma mort certaine. Je suis bien trop fragile de constitution pour survivre à leurs interrogatoires musclés. Pourtant, dans l’immédiat, je n’ai aucun plan qui tienne debout, rien que de l’à peu près’  ou même moins que cela. Pas d’itinéraire défini, aucun contact, aucun point de chute. Rien, vraiment. Et je m’en balancerais s’il ne s’agissait que de moi seul. Parce que maintenant, il y a aussi ma mère. Et ça, ce n’est plus pareil…

 Et, comme si cela n’était pas suffisant, il y a autre chose, par-dessus le marché :

…La nuit du réveillon du Nouvel An, mon père me dit subitement :

        « Tiens, je me sens un peu barbouillé, faisons un  tour dehors ! 

« Très bien, allons-y ! –

En descendant les marches de la cage d’escalier, je lui trouve une tête bizarre. Manifestement, il  a  une  préoccupation qu’il cherche à dissimuler, mais en vain. Dans ces cas–là, il vaut mieux éviter de le bousculer, de le questionner, il y viendra bien de lui-même… On marche pendant de longues minutes. On refait plusieurs fois le tour du petit square qui entoure l’église derrière le coin. Il s’arrête, me regarde et dit :

« Puisque vous partez tous les deux, prenez aussi le petit avec vous !

Je le regarde, abasourdi. Je crois avoir mal entendu :

« Comment ? Qu’est-ce que tu dis… ?

                         « Tu l’as bien compris. Qu’il parte, lui aussi. De toute façon, il n’a aucun avenir, ici. On ne le laissera jamais devenir un homme, digne de ce nom…

        Je saisis le sous-entendu. Nous deux partis, maman et moi, la famille aura pour toujours le sceau d’infamie sur le front : un nid de   dissidents !  Mais, tout de même : je sais ce que Jean représente aux yeux de mon père ; c’est son fils, sa raison de vivre. Et de le laisser partir pourrait signifier qu’il ne le reverrait plus de sa vie !

        « Mais, et Stéphanie ?  Que deviendra-t-elle ?! …Et si on partait tous les cinq, ensemble ?

        La question est sortie comme ça, sans que j’y réfléchisse aucunement.

        « Non, pour moi c’est trop tard, j’ai cinquante quatre ans, ma santé ne

vaut plus rien. Je ne parle aucune langue étrangère…Non, je garde la petite avec moi. On s’en tirera, d’une façon ou d’une autre.  Je pourrais prendre ma retraite anticipée, par exemple…Mais je n’ai pas le droit  d’ôter à Yantchi cette chance… Ca, je n’en ai vraiment pas le droit. Emmènez-le, tu veux bien ?

      Et, sans attendre de réponse, il rebrousse chemin brusquement et retourne vers la maison. Pour tenter de me cacher ce que lui coûte cette demande.

 

6

 

Les ressorts du lit grincent douloureusement, quand je m’étire enfin avec force et détermination. Donc, non seulement de Maman, mais je serai dorénavant responsable de Jeannot aussi. Et je ne peux plus reculer  l’échéance…Tant pis ! Advienne que pourra ! Je saute du lit, je me secoue énergiquement comme le chien sortant de l’eau et m’engouffre à la salle de bains. Habillé à la hâte, je  rejoins tout le monde dans la cuisine. Je n’ai pas envie de déjeuner…

« En route, sinon on va rater le train !

Maman apparaît sur le pas de la porte, avec le second complet que j’ai

oublié d’enfiler par-dessus le premier. La seule solution d’emporter mes deux complets utilisables, sans avoir un supplément de bagage. A présent tout semble prêt, ça y est. J’ai comme une boule à la gorge. Je me concentre sur mon petit ‘baluchon’ pour éviter les regards que je devine posés sur moi…J’arbore un petit rictus de sourire pour refouler les larmes que je sens monter aux yeux.

« Bon, alors assis tout le monde… !

Encore une vieille coutume russe ramenée de Moscou : avant tout départ, tout le monde présent s’assoit en silence quelques instants. Une sorte de ‘ à la bonne heure !’ pour en appeler  à la chance. On en aura bien besoin, du reste…

                                                    *

…Il n’est pas encore cinq heures quand on  descend les quatre étages en silence, dans le noir, à tâtons. Pas question de prendre l’ascenseur. Par peur de réveiller l’immeuble, de donner l’alerte. Parce qu’on  lève le camp.  Parce que on fuit. Parce qu’on disparaît. Comme  des criminels.

Dehors le froid nous mord le visage. Le brouillard est crémeux, collant. On marche sur la chaussée. Même dans les petites rues comme la nôtre, les gravas, les ordures accumulées, les détritus divers, parfois une tombe de hasard rendent les trottoirs impraticables.

Le tram est bondé. On y monte à grand’ peine, on s’y engouffre, s’y faufile difficilement, obligés de jouer du coude. Maman  porte sa valise, moi la mienne. Elle a aussi un cabas avec les victuailles,  moi, j’ai, dans son étui en tissu plastifié, ma guitare russe attachée au dos. Mais non, pas comme  l’autre,  à la Al Capone  -  non, une vraie guitare tzigane russe à sept cordes. Achetée à Moscou, quatre ans auparavant. A un vieux sous-off,  qui la dissimulait sous sa cape de militaire à la retraite. Il les fabriquait lui-même, ces guitares. En artisan luthier. Pour les fourguer, il traînait alentour du grand magasin d’instruments de musique où, de guitare, on n’en trouvait presque jamais…

Je tiens mon petit Jeannot qui a  onze ans, par la main droite dans laquelle pend aussi mon vieux cartable et, en dedans : brosse à dents, dentifrice, rasoir, savon, ainsi que trois recueils de poésie, en plus du Roi Lear en édition bilingue (Anglais - Hongrois) et un dictionnaire anglais. Lui, il a aussi, son cartable, mais tout neuf, en cuir brun clair reluisant (cadeau de dernière minute de papa) bourré, à part des livres scolaires, d’un tas de choses  qu’il tenait absolument à emporter. Son bras plie, littéralement, sous le poids de ce sac d’écolier chic.. Par la suite, durant le voyage, il en sèmera le contenu peu à peu, tel un Petit Poucet, version moderne. Pour ‘s’alléger’, prétendait-il. A la fin il ne restera que les livres scolaires dont il n’aura pourtant guère d’usage, par la suite.

Malgré la cohue, le froid est  glacial à l’intérieur, tout comme dehors. On est comprimés les uns contre les autres, comme les harengs en boîte. Il y a du givre épais sur les vitres. Pas moyen de voir au travers. Cela me rappelle encore Moscou. Là-bas, dans des trams, par temps d’hiver, une petite boîte est collée,  au bas de chaque vitre avec du sel dedans et un bout de chiffon attaché qu’on trempe dans le sel pour essuyer la vitre. Le sel dissolvant la glace, on peut voir, à travers l’espace ainsi dégagé, à quel arrêt on se trouve. Mais là, ça n’a pas d’importance, la Gare de Kelenföld  c’est le terminus.

Hier encore, nous voulions partir par la Gare de l’Est, qui se trouve à deux pas de chez nous. Mais, dans l’après-midi, on apprend que les ‘poufaïkards  l’ont investie. Nous avons alors décidé d’aller en tram  jusqu’ à la Gare de Kelenföld où les convois s’arrêtent avant de sortir de la capitale : sans cette suggestion heureuse de papa Pichta  notre expédition risquait de dérailler  dès le début.

En traversant le pont au-dessus du fleuve, le tram prend le virage quasiment à angle droit au bout du pont  Liberté  avec un long hurlement plaintif, poussé par le frottement des roues contre les rails, et traverse la place, au pied du mont Gellért,  sur la Rive Droite, celle de Buda. Quand je regarde vers l’avant où le conducteur est debout devant ses commandes, j’aperçois de gros flocons de neige qui s’écrasent sur le pare-brise de la motrice. La grande avenue par où nous passons, est à peine visible. Ses contours qui se perdent dans l’obscurité du petit jour paraissent aussi incertains que l’avenir immédiat et le futur plus lointain qui se dressent devant nous.

        Le tumulte des voyageurs ayant quelque peu diminué, j’en profite pour m’asseoir à côté de Maman. Jeannot met un bout de fesses sur mes genoux. Je vérifie machinalement si je n’écrase pas trop ma guitare contre le dossier du siège. Imperceptiblement et comme par hasard j’effleure ma cravate qui dépasse par-dessus ma seconde veste. La cravate donne un son sec et grinçant : la feuille fine, soigneusement pliée dans sa longueur et sur laquelle est écrit le texte de « Une Phrase sur la Tyrannie » se trouve bien dedans…

                                                    *   

Le souvenir de ma dernière visite à Julia, ma prof’ inoubliable, merveilleuse. Leur vaste demeure à la fois majestueuse et familière, à la salle de séjour spacieuse, avec l’immense table ronde au milieu, autour de laquelle l’on peut s’asseoir à quinze et même davantage… L’allure bienveillante, distillant sagesse et sérénité, de son père,  Oncle Aladár, le sourire plein de bonté et de générosité de sa maman, Tante Boca… Comme il sera difficile de me passer d’eux, désormais ! Léon, son époux et également mon ancien prof, me manquera tellement lui aussi, hélas !

Je suis déjà sur le point de partir, après la longue soirée délicieuse comme de coutume, en dépit de la tristesse des adieux, Julia se dresse subitement et me dit :

       

        «  Viens voir un peu, je veux que tu emportes quelque chose, c’est important ! » 

Et je la suis dans son petit bureau tapissé d’étagères croulantes sous des livres. Elle déploie un journal et me montre un long poème :

 

« Il faut que tu en fasses une copie sur la machine à écrire, je n’ai que ce seul exemplaire. Tiens, voici une feuille spéciale extra-fine : tu  la plieras en tout petit pour pouvoir bien la cacher. »

       

        Je passai plus d’une heure à recopier « Une Phrase  sur la Tyrannie » poème grandiose, paru pour la première et unique fois au « Journal Littéraire »   qui fut l’organe littéraire de « l’UNION des ECRIVAINS»,   journal prestigieux ayant servi de tribune aux idées réformistes, et dont un seul numéro parvint à paraître pendant les dix jours de la Révolution… Et cette copie, je la porte à présent sur moi, dissimulée dans ma cravate, à l’insu de maman, pour ne point l’inquiéter inutilement…

                                                   

  *

        

         …C’est sur cette même rive droite que longe notre tram que j’ai rendu ma dernière visite aux Kemény, qui habitent près des Bains Turcs, non loin des quais du Danube… C’était quelques jours avant Noël. Ils étaient là tous les deux. Flóra, sa femme au sourire éclatant et irrésistiblement joyeux…Comme à l’accoutumé, on a pas mal plaisanté et ri, parfois jusqu’aux larmes, évoquant des souvenirs, déjà anciens, de l’Ecole-Collège

Apáczai-Csere János dont j’ai été élève, en 1948-49 et, jeunes mariés, ils avaient leur petite chambre près de notre dortoir. István, lui, ayant été prof-résident dans ce même collège…                                                                            

       

         Au moment de les quitter, des larmes apparaissaient dans mes yeux.

        « Ne t’en fais donc pas ! -  fait István – Tu ne feras qu’un court séjour d’études ! D’ici à quatre ou cinq ans tu nous seras revenu ! Et surtout ne t’encombres pas de chemises en nylon ! »( Les sous-vêtements en nylon, matière synthétique que l’on ne pouvait obtenir qu’à l’Ouest et qui faisaient fureur à l’Est, à l’époque…)

        

         En contemplant les gros flocons de neige déferler sur l’avant du tram, je me demandais en quelle mesure, la prophétie d’István quant au court séjour d’études’,  correspondrait à la réalité… ?

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 16:27

 

                                                              1

 

 

 

 

 

Dix janvier. Quatre heures du matin. Maman est là, au pied du lit. Pour me réveiller. Elle ne sait pas que c’est inutile : dans la pénombre, mes yeux sont ouverts depuis un bout de temps. J’ai entendu les autres se lever, il y a quelques instants  déjà. Je n’ai pas beaucoup dormi, je ne me sens pas vraiment en forme. Pourtant il faut se lever, il faut y aller. C’est le jour, c’est le moment. On ne peut plus reculer l’échéance. Ils sont revenus à nouveau, hier matin. Les « poufaïkards » (surnom de ceux qui sont habillés en «poufaïkas» : mot russe qui signifie le blouson matelassé ancestral russe, protection efficace contre le grand froid ; ce vêtement équipait les soldats de l’Armée Rouge en ‘45 et comme tel, restait gravé dans la mémoire populaire. Les soviétiques en fournissaient des quantités nécessaires pour la nouvelle force de répression qu’ils durent créer, en remplacement du malfamé «AVO» (Office de la Sécurité d’Etat), balayé par le cyclone de la Révolution Hongroise du 23 octobre 1956. Cette nouvelle création ne portait aucune appellation distinctive, par contre, son surnom « poufaïkards » naquit et se répandit  spontanément de par le pays en moins de 48 heures.), comme on les appelle, depuis qu’ils ont fait leur apparition. En remplacement des anciens. Ceux de l’Office de la Sécurité d’Etat. Les nouveaux portent de gros anoraks, style russe, couleur verte sale, des « poufaïkas ». C’est moche, ça fait boudiné : c’est bourré de gros tas de laine, c’est cousu à la va-vite, mais ça tient chaud et c’est tout ce qu’il faut quand il fait froid. Températures négatives depuis des semaines. On grelotte tous, nous autres qui nous n’en avons pas, de poufaïkas. Et même si on en avait, on ne les mettrait pas, parce que c’est ‘l’uniforme’ des ceux ‘d’avant’. Oui, la chasse aux « contre-révolutionnaires », comme ils nous appellent, est lancée…

          …Le premier signe de mauvaise augure date d’il y a presque deux mois. Pour toucher mon salaire de metteur en scène, il faut que je monte à Pest. Dans le grand chambardement survenu après le  retour  des Russes, retour qui signifiait la défaite de la Révolution, la vie ‘normale’ fut complètement chamboulée. Les transferts de fonds, par exemple, ont pratiquement cessé. Tout dépend de l’Etat, les théâtres ne font pas exception. Les caisses étant vides sur place, il faut me rendre à la capitale, à l’Union des Théâtres, pour me faire payer exceptionnellement au ‘guichet’ improvisé dans le hall d’entrée, sur une table entièrement couverte de hautes piles de liasses de billets de banque. ‘Provincial’, je peux même  toucher mon mois de décembre, en avance. Je me retrouve, du coup, à la tête d’une véritable fortune : 3 000 forints. Je n’ai jamais eu pareille somme entre les mains de toute ma vie. Cependant les questions d’argent sont secondaires, 

loin de nos préoccupations de ‘jeunes révolutionnaires’. On ne veut pas

‘baisser les bras’. Il faut trouver d’autres formes de résistance. C’est cela : il faut  résister, à tout prix…

        Je suis déjà sur le point de préparer mon retour, trouver un moyen de transport - les lignes de trains ou d’autocars étant devenues chaotiques et désorganisées aussi - lorsque un coup de fil arrive d’ Eger :

        « Peti, (** Diminutif du prénom « Péter »-  Pierrot) reste planqué chez toi, à  Pest ! » 

        (De toute évidence c’est un de mes potes du Conseil Révolutionnaire et qui ne veut pas se nommer ; pour ma part, je n’emploie que des monosyllabes, ou presque) :

        « Comment ? »

        « Ne reviens surtout pas ! »

        « Hein ?… »

        « On a vu Komotchine venir te chercher ! »

        « Quoi ?… »

        « Il est arrivé avec des chars russes qui ont encerclé le théâtre.»

        « Hein… »

        « Il veut ta peau, c’est évident. »

        « Ben… »

         « A cause de cette malheureuse histoire, quand on l’a arrêté ! »

         « Reçu 5 sur 5… »

 

                                                  2 

          Oui, parlons-en, de cette fameuse arrestation, dans la caserne désaffectée où ils se planquaient tous. Les camarades, avec leurs familles. Et pas des n’importe qui : tout le Comité Régional qui siégeait dans le bel hôtel particulier près de l’Evêché. Tous tremblaient de trouille. ‘Arrestation’…la bonne blague : nous n’avions aucune raison à leur en vouloir personnellement. On avait d’autres chats à fouetter. C’était l’ivresse des premiers jours de la Révolution. Tout était à inventer, à organiser. Il fallait poser les fondements d’un pouvoir nouveau, d’une nouvelle administration, en s’appuyant sur des Comités Révolutionnaires et des Conseils d’Ouvriers dans les usines, qui ont poussé comme champignons par tout le pays. C’était comme créer un nouveau ‘mode de vie’.  Et, première chose, assurer la sécurité, tiens ! Y compris la nuit. Nous avions commencé à faire des rondes, puis de vraies patrouilles, dès la tombée du jour, pour couper l’envie à quelques voyous de déconner. Un des nôtres, Guszti, garçon débrouillard, un rien romanichel, a vite fait de mettre la main sur une vieille « Dodge » véhicule militaire tout terrain américain abandonné par l’armée hongroise évaporée. On disposait donc d’une voiture pour nos déplacements nocturnes. C’était pratique, en dépit des distances modestes dans la petite bourgade de Eger. Cette nuit-là, fin octobre, nous sommes ressortis après un dîner frugal.

Et ne voilà-t-il pas qu’un couche-tard nous  signale, vers les deux heures du matin, quelque chose de louche qui se passerait aux Casernes, sensées être vides parce que évacuées. Les soldats réguliers ayant tous déserté, l’armée est fondue comme neige au soleil. Or, des gens du quartier  ont cru y déceler des va-et-vient étranges, en fin de journée. Nous sommes sept ou huit dans la vieille  Dodge , tous armés de « guitares russes » que le même Guszti avait dégottées pour nous dans l’armurerie, quelques jours auparavant ; (c’était de ces mitraillettes qu’utilisaient, pendant la prohibition les  bandits  d’Al Capone et que les Soviétiques ont copiées par la suite) et nous nous dirigeons vers les Casernes.

        Nous ne les découvrons qu’au bout d’un moment. C’était au fond d’une immense salle, sorte de gymnase, qu’a trouvé refuge toute la  « nomenklatura » locale. Des familles entières, femmes, enfants, campent ici sur des matelas, à la lueur de veilleuses et de bougies... Bien malin qui dirait lequel de nos deux groupes est le plus surpris et embarrassé… Et, quand on demande leur ‘responsable’, un homme  avance vers nous et je me trouve face à face avec Mihály Komotchine,  Premier  Secrétaire du Comité Régional du Parti, ex ‘roitelet’ investi, il y a peu de jours encore, de la totalité des pouvoirs et qui régnait en despote sur les trois départements de la région Nord-Est du pays. Il me connaît personnellement, c’est son frère Zoltán, (avec qui j’ai été en même temps à Moscou, lui à l’Académie Rouge, sorte d’ENA soviétique où on formait les dirigeants et moi, boursier tout-venant à l’Académie d’Art Théâtral, issue du fameux Théâtre d’Art de Stanislavsky) ; c’était donc son frère Zoltán qui nous a présenté l’un à l’autre, lors du gala  de ‘la Nuit des Rois’, de Shakespeare dont j’ai fait la mise en scène quelques mois auparavant avec  un certain succès. C’est la première fois que nous nous revoyons depuis.

 On se consulte entre nous, nous autres, en armes, gênés et mal à l’aise, ne sachant absolument pas la procédure à suivre dans des situations analogues. A la fin,  nous lui demandons de venir avec nous. Autrement dit, nous l’arrêtons ; mais, sur le coup, cette idée ne nous effleure même pas l’esprit. On le ramène à l’Institut Pédagogique, majestueux bâtiment baroque face à la Cathédrale, au cœur de Eger. C’est notre quartier général où siège le  Comité Révolutionnaire de la ville, comité que nous avons formé et dont nous sommes tous membres. Il est quatre heures du matin et nous sommes éreintés. Nous ne savons pas, mais pas du tout, que faire de ce bonhomme qui attend son sort dans la pièce voisine. Finalement, après force palabres, je lui annonce qu’il n’a qu’à rentrer chez lui. Il ne se le fait pas fait dire deux fois, mais en sortant, il me jette un regard noir, qui ne présage rien de bon, et auquel, sur le coup,  je n’attache pas la moindre importance.

 

 La voilà, l’histoire de cette fameuse  « arrestation »  qui m’oblige, depuis, à mener une existence  mi-clandestine… 

                                                   3

        Bien entendu, il n’est plus question que je retourne à Eger. Ici, à Pest, - ‘là-haut’ - , selon l’expression qui désigne tout séjour à la  capitale,  il n’y a momentanément  pas de danger  pour moi.  Les Russes  sont revenus, mais ça n’a rien changé dans l’immédiat. Tout est sens dessus dessous. Désorganisé. L’anarchie totale. Les combats continuent encore, çà et là, mais, dans notre quartier, situé à Pest, c’est relativement calme. On habite à proximité immédiate de la Gare de l’Est, une des trois grandes gares de la capitale. Des chars russes sont en position à chaque carrefour alentour. 

Quant aux choses de bases de l’existence, plus rien ne marche, sauf nous autres, piétons. Pour se déplacer, le vélo est déconseillé. D’abord, il n’est guère aisé de s’en procurer, l’engin étant rare et il relève presque du luxe. Ensuite, on est trop voyant en bicyclette, on se fait forcément remarquer. Par conséquent, on subit automatiquement une vérification d’identité et cela n’est jamais bon. Et puis un vélo : c’est si facile à confisquer. Il n’est pas même besoin de motif particulier  -  l’Autorité n’est sensée obéir qu’à ses propres règles…

        Le meilleur moyen de circuler reste donc la marche à pied. Pour trouver de quoi manger, par exemple. Quand on a besoin  du pain, il faut patienter parfois pendant des heures. Mais pas devant les boulangeries. Non : devant l’hôpital voisin par exemple, dans la rue Péterfi Sándor, tout près de chez nous. Mais il faut pouvoir y arriver. Et ce n’est pas évident, parce qu’il y a une  rue à traverser, qui fait au moins trente mètres en largeur. Or, à une centaine de mètres de là, à l’extrémité de l’immense place qui fait face à la gare, trois chars russes sont déployés et bloquent tout,  tirent à vue, sans sommation, sur tout ce qui bouge. Alors on a inventé la navette : n’importe quelle voiture particulière, dans laquelle on s’engouffre jusqu’à une dizaine, les uns sur les autres y compris le conducteur. La bagnole recule un peu, derrière l’Eglise, prend de l’élan, arrive en trombe au croisement et passe l’intersection en une dixième seconde, avant que les russkoffs  aient pu réagir. On s’arrête devant l’entrée principale de l’hôpital, à deux pas de là. Et c’est l’attente de l’arrivée du pain, le plus souvent dans     un camion déglingué à plateau découvert. La moitié du chargement est pour l’hôpital, le reste est distribué gratuitement à ceux qui attendent. De belles, souriantes, grosses boules de pain de deux kilos chaque. S’il n’y en a pas assez pour tout le monde, on les coupe en deux. Et puis on repart comme on est venus, dans la   navette.

Pour la viande, on mange ce qu’on trouve. Parfois, - pourquoi pas ? -  du cheval. Des canassons sont réapparus à cause du manque de carburant. On ne sait pas d’où on les sort, en tout cas on les utilise pour du transport et ils tombent, de temps en temps, victimes innocentes du devoir. Puis la bête est découpée, à l’endroit même où elle a été fauchée par une balle perdue ou par un éclat d’obus...

C’est à pied aussi que l’on visite les copains, que l’on  reprend contact avec des amis et recommence et réorganise la résistance. C’est la mi-novembre. Les Russes sont revenus depuis le Dimanche Quatre Novembre. Il y a des chars à tous les points sensibles. Et on fait semblant  les ignorer. On les contourne. Les attroupements sont interdits. Il suffit qu’une douzaine de personnes se retrouvent côte à côte, la tourelle du char le plus proche se met à pivoter et son canon s’abaisse à leur direction. En guise de sommation, une rafale de mitrailleuses part, à quelques centimètres au-dessus des têtes. Cela m’est arrivé devant le Théâtre National. En moins de temps qu’il faut pour le dire, on s’est retrouvé tous, à plat ventre, par terre.

Mais ce sont des choses auxquelles on finit par s’habituer. On refuse de croire au pire. On garde l’espoir, on évite de se décourager, persuadés que des pourparlers recommenceront, que de nouvelles solutions se feront jour. Les bruits les plus fous circulent. Les radios les plus écoutées –      « Europe Libre », « La Voix d’Amérique » -   distillent des nouvelles obscures que les gens colportent et déforment, selon leurs penchants,  leurs souhaits, conformément à leurs désirs : les Américains vont arriver, les Nations Unies - intervenir, la neutralité de la Hongrie sera déclarée

 Cependant eux, les « camarades », ne perdent pas leur temps. En douce, dans leurs tanières, ils reforment leurs rangs. Ils réoccupent,  en catimini, les lieux stratégiques. Les postes de commandes. Mais, ironie du sort, les maîtres d’hier sont  obligés de rester dans l’ombre : c’est la grève générale dans tout le pays, organisée et soutenue par les Conseils Ouvriers, partout, dans les usines des grandes villes et des moins grandes aussi. La rue  appartient encore aux insurgés, aux sans grades, au peuple : ils  savent qu’ils ne doivent pas les heurter, les provoquer de face, les prendre à rebrousse-poil.  Du moins pas encore. Et surtout pas dans la capitale…

Cependant la reprise en main s’opère  imperceptiblement. De petites unités de ‘maintient d’ordre’ se forment tranquillement, comme si de rien n’était. Et ils ont leur signe de ralliement : leurs  poufaïkas

Or voici justement qu’un beau matin tante Manci, la gardienne de l’immeuble, se précipite chez nous, tout en haut, au quatrième et souffle à l’oreille de mon père, après avoir refermé la porte derrière elle et en s’assurant que personne n’écoute : 

 

      « Oncle Pichta !(Diminutif de « Istvàn » Etienne) Les  poufaïkards  viennent de passer. C’est Peti qu’ils cherchaient !

      « Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

       « Ben, j’leur ai dit qu’il s’en était retourné à Eger, le Peti ! Alors ils sont repartis !

      « T’as bien fait. Merci ! »                                                          

Donc, ils ne sont pas montés pour vérifier. Tant mieux. Seulement à partir de ce jour je ne reviens plus dormir à la maison. Je me planque, quelques jours par-ci, quelques jours par-là. Les endroits ne manquent pas. Des copains, des amis il y en a partout. On remonte nos réseaux. On se voit dans les endroits les plus divers. Dans des appartements, dans des ‘pressos’, sortes de cafétérias. Nos supérieurs, nous ignorons qui ils sont.  Nous autres, on n’est que des exécutants, également anonymes et clandestins. Notre objectif même est assez vague. Il faut trouver moyen à faire parvenir à l’étranger le ‘mémorandum Bíbó’, une étude dans laquelle l’auteur, Bíbó István, ex-ministre du Gouvernement Provisoire de l’Insurrection et actuellement en détention, recherche une sorte de ‘modus vivendi’ avec l’occupant soviétique. Il a préparé cet essai pendant la dizaine de jours de la Révolution, durant lesquels le Gouvernement Provisoire siégeait au Parlement. Il est indispensable que l’Ouest’ en prenne connaissance, que le monde sache que l’on n’a pas cessé la lutte et oblige les Russes à changer de politique.  -   Il n’est pas interdit de rêver…

        Oui, mais comment réussir à  faire sortir  ce document du pays ? La liberté de se déplacer, de voyager, s’est considérablement rétrécie ; les reporters des médias de l’Ouest ont pratiquement quitté le pays ; les ambassades et consulats occidentaux sont à nouveau sous étroite surveillance… Que faire et comment faire pour agir utilement ? Nous n’en savons pas grand-chose. Notre mouvement de  résistance  est tellement aléatoire. Nous avons si peu de moyens, de possibilités de communication tellement restreintes. La vieille  peur d’être dénoncés ‘à je ne sais qui’, tous les réflexes que la dictature avait si profondément implantés en nous, reviennent et se réinstallent en nous. Qui sait si nous ne faisons tout ça que

pour compenser nos angoisses et fuir notre tristesse de voir s’évanouir tant d’espoirs…                                        

        Et, cependant,  le danger qui me menace se précise de plus en plus. Noël est à quelques jours. Le bruit court des premières arrestations. Je réalise que je suis obligé de partir. Mais je n’en parle encore à personne, pour le moment. Il n’y a pas de sources crédibles d’informations concernant la situation générale. On ne peut que grappiller péniblement des nouvelles, des bribes ‘d’infos’, par les ‘on-dit’, par des racontars glanés au hasard des rencontres, à la fortune du pot. Tout cela est loin d’être fiable. Impossible de

bâtir un plan d’évasion  sérieux qui aurait des chances de réussir…Je garde le silence et je ne partage mes craintes avec personne.

                                                    *         

L’exode de réfugiés avait commencé dès le premier jour de la Révolution. A ce moment-là, il n’y avait ni problème, ni restrictions. Tout était d’une facilité déconcertante. Ceux qui attendaient ce moment depuis si longtemps, bloqués derrière le rideau de fer’,  n’avaient qu’à monter dans un train, prendre un autocar, grimper sur un camion et : direction Autriche. On pouvait, tant qu’on voulait,  faire des sauts à Vienne, distante d’une soixantaine de kilomètres du poste frontière de Hegyeshalom - Nickelsdorf. Et comme l’été précédent les champs minés des ‘no man’s land’ des zones frontalières avaient été démantelés, on pouvait traverser à volonté la frontière verte, naguère infranchissable parce que mortellement dangereuse. C’était grisant, incroyable inimaginable, après les années d’existence quasiment carcérale.

Après le retour des Russes, à partir du Quatre Novembre,  ce mouvement devenait massif et incessant. Les facilités  du franchissement des postes frontières demeuraient inchangées, pendant un moment encore. Bon nombre de mes amis, des potes, des copains, des connaissances ont ainsi pris le chemin de l’exile. Ils m’exhortaient de partir avec eux. Mais je n’étais pas  prêt pour le grand saut. Je manquais encore de détermination et de courage. Ce n’était pas si facile, tout quitter, couper les ponts, se lancer dans l’inconnu, laisser tout derrière soi. Si bien qu’au moment où j’ai pris la décision à mon tour, je me suis retrouvé seul, complètement isolé et sans ‘tuyaux’ quant aux moyens précis de réaliser ma fuite.

                                                   *

Après la paralysie de leur pouvoir, soufflé par la Révolution, dès  fin  Novembre, l’ancien régime, aidé et épaulé par les troupes Russes, refait lentement surface. Contrôles, barrages se reconstituent. Plus tard, des commandos de poufaïkards apparaissent un peu partout. D’abord ils sécurisent les régions frontalières. Ensuite ou parallèlement ils se déploient dans les grandes gares de la capitale. Dès ce moment, plus moyen d’accéder aux quais du départ des trains, direction ouest, sans contrôle d’identité. Si on n’a pas de motifs valables pour le déplacement, on est refoulés sans ménagement.

Par la suite, ces commandos montent dans les trains et, tout au long du trajet,  vérifient les identités. C’est surtout les jeunes, de 13-14 et jusqu’à 30 ans, qui sont visés. S’ils n’ont pas de motif jugé valable pour le voyage, on les fait descendre des convois et les oblige à repartir dans la direction opposée, non sans avoir dûment noté leurs coordonnées. Vu le nombre important de ces jeunes (quelques milliers), ils ne peuvent pas, faute de personnel et de moyens nécessaires, procéder à des arrestations en masse. Mais il y aura eu, par la suite, des milliers de procédures engagées et des sanctions prononcées. (Une des sanctions-type : aucun de ces jeunes ne sera admis aux Ecoles Supérieures, ni aux Universités).

 

 

("Les Trois Fugitifs" est un récit que j'ai écrit en 2006 pour le 50eme anniversaire de la Révolte

   du 23 Octobre 1956 en Hongrie contre le pouvoir totalitaire du régime communiste. A la suite

   des changements politiques profonds survenus cette année au pays des Hongrois, j'ai

   décidé de profiter du Blog Plako afin mettre cet ouvrage, jamais publié, á la disposition de

   mes lecteurs, en une douzaine de suites successives.)

 

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 16 septembre 2010 4 16 /09 /Sep /2010 14:26

Je ressens désormais le besoin de publier certains articles en forme bilingue : français+hongrois, afin que mes compatriotes-lecteurs magyar puissent y avoir accès. Je commence illico. Voici le billet d’hier traduit en Hongrois, (en dépit des problèmes posés par les accents) :

 

                                                  Rémàlom

      Azt hiszem alszom és ugyanakkor ùgy tünik, ébren vagyok. Teljesen mozdulatlan fekszem, szeretnék megmozdulni, de azt nem lehet.  A jobbkarom pozitùràja illogikus és kimerîtö : a koponyàmon nyugodva satuba fogja a fejem. Màr jôideje ebben a helyzetben lévén, karizmaimban görcs lép fel. Szeretnék megmoccanni, leengedni karomat, de képtelen vagyok reà. A görcs terjed a tarkôm felé, a nyakszirtem alà, amely a falnak tàmaszkodik, àm a fal kemény, bàr jutavàszon fedi s ilyenformàn a fejem is sajogni kezd. De tovàbbra sincs lehetöség testhelyzetemen vàltoztatni. Lehetetlen mozdulnom. Igy kell maradnom, hogy érezhessem s követhessem  nyelvem  lassù, feltartôztathatatlan növekedését a szàmban és a torkomban és az pedig duzzad lassan, kényelmesen, mîgnem a szàjpadlàsom és arcüregem  màr nem képesek befogadni ezt a nyelvet. Most remény van a duzzadàs lohadàsàra, hely hiànyàban.

      Ez az a pillanat mikor ùgy érzem, a  fejem vàlik rugalmassà és növekedésnek indul. Nemsokàra ôriàsi gömbbé vàlik és betölti az egész szobàt. A  homàly ellenére tisztàn érzem feszültségig teli gömblabdàm kiterjedését, amelynek közepén magamra lelek valami fehér vagy szürkés közegben lebegve, amelyet mintha mü-hôpelyhek alkotnànak, vagy egészen könnyü tollù-darabkàk, melyek szakadt pehelypaplanbôl àramlanànak. S làtom magam ennen agyamban ùszkàlni és felkap és visz az alig észrevehetö sodràs, mint holmi rönköt. A rönk lassan forog és én  benne vagyok és nem akarom ezt és mégsem tehetek ellene semmit. Semmi ellen nem tehetek semmit. Az idö megàllott, csupàn én forgok, a rönkkel és a rönkben ; és visz a sodràs s én nem akarom és képtelen vagyok ellene tenni bàrminek.

      Aztàn megindulok visszafelé és minden megindul visszafelé velem. Ôvatosan haladok a sodràs ellenében, nehogy elvétsek egyetlen làncszemet is akàr : eltüntetem a hôpelyheket, hozzàlàtok  gömblabdàmat levegötlenîteni, visszaàllîtani a fejem normàlis méreteit, de megbotlom nyelvem merevségében és a folyamat ùjbôl felveszi eredeti irànyàt, ùjra puffad, duzzad minden és minden  forgàsnak indul a moccanatlan idö körül és ùjbôl lebegni kezdek s a sodràs körbefon, hogy vigyen valamerre, ahovà  nem akarok menni. A két szemem  fölébem kerül és néznek és én is nézem öket és tudom, ez  az  egész lidérc csupàn és fantazmagôria, rémàlom, de lehetetlen mozdîtanom a testem és tudom, tegnap ugyanez volt, tegnapelött szintén és nem értek majd semmit az egészböl és emlékezni sem fogok semmire és holnap minden ùjrakezdödik és holnaputàn dettô. S azt is tudom, ébredt fejjel mit sem  tudok majd minderröl és mindez îgy megy…

       ...egészen addig a napig, amikor màr 25 éves vagyok s hirtelen megébredek és hoppà! odakapok ehhez a még mindig merev nyelvhez és vàratlanul mindent megértek, emlékembe visszatér az elsö éjszaka mikor a nyelvem duzzadni kezdett s még csak 5 éves voltam.

      Ez a ràdöbbenés annyira erös, hogy “retroaktiv” hatàst kelt és îme most csupàn 5 éves vagyok s elöször àlmodom  meg  rémàlmomat és most végre képes vagyok el is üzni azt, mert képes vagyok kinyitni a szàmat, képes vagyok kiàltani, képes vagyok kimondani, képessé vàlok beszélni. Milyen megkönnyebbülés, tudni szàmat beszédre nyitni, tudni kiàltani, meg merni mondani!

      Àm egyszerre csak 38 éves vagyok és megértem , miszerint 25 évesen màr késö volt megérteni, mert azonnal kiabàlni kellett volna, amikor még csak 5 éves voltam s mindazon évekkel gazdag amelyeket azôta feléltem  és elkôtyavetéltem. De 5 évesen csak 5 éves voltam és édesapàm màr fenn volt az égben és itt lenn mindenki azt mondogatta, hallgassak – igy hàt nem volt merszem ordîtani minden erömböl, pedig annyira szerettem volna üvöltve mondani, hogy nem, én nem îgy akarom, én nem értek egyet...

 

Ma, negyven év utàn, ràbukkanok erre az oldalra. De mostmàr nincsen eröm elüvölteni magam: tudjàtok tudva, soha nem lenne szabad hallgatni és hagyni, hogy csinàljàk, hogy ezt csinàljàk és îgy csinàljàk!

                                                                                                                 (1970 – 2010)

                     

 

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 15 septembre 2010 3 15 /09 /Sep /2010 10:31

                                       

Me revoici devant vous après une longue éclipse... Mais oui: je suis toujours là et moins il me reste de temps, plus je trouve belle la vie. Sans cesse il m'arrivent d'expériences nouvelles. Les amis s'en vont, leurs souvenirs restent. Pour peuplent ma solitude. La vue de jeunes couples me ravit. Les enfants me remplissent de joie: toute cette vie continuera quand je n'y serai plus. La seule consolation et la plus belle, c'est cela...

J'ai retrouvé cette page vieille de 40 années en y ai ajoutant 2 lignes. Vous me direz peut-être ce que vous en pensez...

                                          

                                          Cauchemar

       J’ai l’impression de dormir et, en même temps, il me semble que je suis éveillé. Couché, complètement immobile, j’aimerais bouger mais je ne peux pas. La position de mon bras droit est tout à fait illogique et exténuante : il est posé en angle droit sur le haut de mon crâne, prenant ainsi ma tête en étau. Il y a déjà un bon moment qu’il est dans cette position, mon bras et je commence à ressentir une crampe dans mes muscles. J’aimerais bouger, baisser mon bras, mais je ne le peux pas. La crampe semble gagner mon cou, ma nuque, juste au-dessous de l’occiput appuyé contre le mur qui fait fonction de tablier de lit. Il est dur, le mur, malgré la toile de jute qui le recouvre et mon crâne commence à me faire mal, lui aussi. Pourtant toujours pas moyen de changer quoi que ce soit à la disposition de mon corps. Impossible de bouger, impossible de remuer. Je dois rester comme ça, à sentir, surveiller et suivre la lente, inexorable croissance de ma langue, dans ma bouche et dans ma gorge. Elle s’enfle lentement, tranquillement, jusqu’à ce que le palais et l’intérieur des joues soient insuffisantes pour la contenir. Là, il y a espoir que le gonflement s’arrête, faute d’espace.

      A cet instant, c’est la tête qui semble devenir élastique et qui commence à s’agrandir à son tour. Bientôt elle n’est plus qu’un énorme ballon qui remplit toute la pièce. Il fait noir mais j’y devine pourtant les contours de mon ballon plein à craquer, au centre duquel je me retrouve, flottant au milieu de quelque chose de blanc ou grisâtre qui évoque des flocons de neige artificielle ou des plumes toutes légères d’un plumeau éventré. Et je me vois nager dans ma propre cervelle et le courant imperceptible m’emporte, tel un tronc d’arbre. Le tronc tourne lentement et je suis dedans et je ne veux pas et il n’y a rien à faire. Je ne puis rien à rien. Le temps est arrêté, il n’y a que moi qui tourne, avec le tronc et dans le tronc et je suis emporté et je ne veux pas et il n’y a rien à y faire.

      Puis je reviens en arrière et tout revient en arrière avec moi. Je remonte le courant prudemment pour ne point manquer un seul maillon : je fais disparaître les flocons, j’entreprends à dégonfler le ballon, rapetisser ma tête, replonger dans ma bouche mais je bute sur la roideur de ma langue  et le mouvement reprend son sens initial, ça enfle et ça gonfle et tout semble tourner lentement autour du temps immobile et je flotte encor et le courant m’emporte quelque part où je ne veux pas aller. Mes deux yeux sont au-dessus de moi, ils me regardent et je les regarde et je sais que tout ça n’est que rêves, fantasmes, cauchemars mais pas moyen de bouger le corps et je sais qu’hier c’était pareil et avant-hier de même et demain ce sera la même chose et après-demain aussi. Je sais encore que, éveillé, je n’y comprendrai rien et je ne me souviendrai de rien.... jusqu’au jour où j’ai déjà vingt cinq ans et je m’éveille brusquement et hop ! j’attrape un bout de cette langue encore raide et je comprends tout, subitement, je me souviens de la première nuit où ma langue se mit à enfler et je n’avais que cinq ans.

      Cette révélation est si forte qu’elle produit un effet rétroactif et je n’ai que cinq ans et je rencontre mon cauchemar pour la première fois et j’arrive à le chasser, parce que j’arrive à ouvrir la bouche et j’arrive à crier, à parler, à dire. Quel soulagement, pouvoir ouvrir la bouche, pouvoir crier, parler et oser dire!

      Mais soudain j’ai trente huit ans et je comprends qu’à vingt cinq ans il était déjà trop tard d’avoir compris, qu’il aurait fallu oser crier tout de suite, alors que j’avais cinq ans et que j’étais riche de toutes mes années vécues et dépensées depuis. Mais à cinq ans je n’avais que cinq ans et mon père n’était déjà plus là et tout le monde me disait de me taire – alors je n’avais pas osé hurler de toutes mes forces, malgré l’envie que j’avais de hurler et de dire que je n’étais pas d’accord…

 

Aujourd’hui, quarante années après, je retrouve cette page. Mais à présent je n’ai plus la force de hurler pour qu'ils sachent tous que l’on ne devrait jamais se taire et que l'on ne devrait jamais se laisser faire !

  

                                                                                      (1970 - 2010)

  

 

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 12:02

   Attention : les 3 coups sont frappés!

 

 

Cela fera bientôt un an et demi que le blog « Plako » existe ; mes fidèles lecteurs doivent se souvenir que déjà dans mon premier « papier » je comparais mon Plako à une scène de théâtre où je ressentais ce même trac qui me serrait jadis les entrailles du temps de mes « débuts », alors que je n’avais que 12 ou 13 ans…

Il m’aura fallu une année entière pour qu'il m'arrive l’idée de créer cette Compagnie qui a pour nom: « A Tout Sénior Tout Honneur » et qui a déjà une réelle existence, avec 2 et bientôt 3 programmes de 1 heure de durée chacun. Ces programmes, je les compose, réalise et interprète moi-même et je les destine à mes congénères, en allant vers eux, dans tous lieux et endroits où je peux les trouver: clubs ou résidences pour personnes âgées, ainsi que tous les établissements et institutions où ils vivent ou séjournent. Cette activité bénévole que j’ai désormais l’intention de développer et d’étendre n’a pour objectif que mon désir de les distraire, leur offrir un moment de détente et de satisfaction, si ce que je puis leur proposer leur convient et leur plaît, comme de bien entendu !

Si la formule de ces spectacles peut prétendre à une originalité quelconque, c’est justement qu’elle vise exclusivement ce public de gens d’un certain âge, souvent privés du privilège de goûter au miracle unique de l’instantanéité de communication créatrice qu’est le théâtre. Pour réaliser ce but, j’ai cherché au maximum à alléger « le cahier des charges » de la Compagnie – aussi bien sur le plan du personnel que celui des moyens matériels: pour être d’une mobilité idéale afin de pouvoir fonctionner partout, « A Tout Sénior Tout Honneur » est un petit théâtre où l’imagination est reine, aussi bien côté public que côté interprète.

Les toutes premières expériences semblent prouver que l’idée est bonne, la formule fonctionne, les réactions sont positives.

Que vogue la galère et qui vivra verra !  

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 15 avril 2009 3 15 /04 /Avr /2009 16:31

Naissance de la Compagnie Théâtrale : « A Tout Sénior Tout Honneur », dirigée par Pierre Latzko.

                  

        En effet, au bout de longues années, passées à la RTF d’abord, à l’ORTF ensuite, pour terminer à l’INA, peu avant l’an 2000, le voici de retour « à ses premières amours », à savoir le théâtre qui fut sa prime vocation dès l’âge de 16 ans -  avec son admission à l’Académie Théâtrale de Hongrie, en 1949.           

Il s’en suivirent 5 années d’études de mise en scène et de formation de comédien à l’Institut d’Art Théâtral de Moscou, sous la direction de Maria Ocipovna Knebel, passée assistante-collaboratrice de Constantin Stanislavski.

 

Revenu en Hongrie, il débuta une carrière prometteuse d’acteur et de metteur en scène, mais l’Histoire, à savoir la révolte de 1956, à laquelle il participa activement, en décida autrement. Il fut obligé de fuir la répression sanglante qui le menaçait et trouva refuge en France.

 

De 1957 à 1960-61 il tenta de continuer l’aventure d’un saltimbanque, dans ce nouveau monde inconnu pour lui, mais devant la nécessité de faire vivre sa petite famille il préféra de changer de métier, grâce à une opportunité unique : la signature d’un contrat comme auxiliaire de recherche au Service de la Recherche de la Télévision Française. Et dans ce véritable canot de sauvetage il a pu faire ses classes et finir chargé de production, jusqu’au début des années 90 où il a pu accoster sur les rivages de la retraite…

 

Nous lui avons quand même posé la question : ne se sent-il pas, après une si longue absence, un peu en dehors du coup ? La réponse fuse, sans appel :

 

 « Pas du tout, vous savez ! Le théâtre, c’est mon élément, je m’y sens comme poisson dans l’eau. D’ailleurs, il est toujours resté mon violon d’Ingres, je ne m’en suis jamais véritablement séparé. Ma mère, comédienne remarquable, m’avait, pour ainsi dire, bercé dans ce monde merveilleux, dès ma plus tendre enfance. En guise de maternelle, je grandissais dans les loges, les salles de spectacles vides pendant les répétitions, je retenais par cœur les textes des représentations entières ; par chance, cette mémoire ne m’a jamais fait défaut depuis, j’ai pu retenir des chansons par dizaines voire par centaines. Mon passe-temps favori reste la remémoration de textes les plus divers, en vers ou en prose, à volonté. Comme je possède ainsi un vaste répertoire, ça m’a donné l’idée de monter un programme, pour moi tout seul et, faute d’un public qui vient me voir dans une salle de théâtre, je m’en vais au-devant eux -  dans des foyers, des clubs pour personnes d’un certain âge et j’essaie leur offrir une petite heure de distraction.

 

C’est dans cet esprit que j’ai choisi le nom de la Compagnie :  « A Tout Sénior Tout Honneur »

Voici d’ailleurs l’affiche de mon premier spectacle :

 

                         

La Compagnie

‘A Tout Sénior Tout Honneur’

                 Direction : Pierre Latzko                      

   présente :      

    Les Méfaits du Tabac

               Pièce en 1 acte d’Anton Tchékhov

 

                       Ainsi que des textes

                 de poètes et d’auteurs français :

 

   Victor Hugo, Alfred de Musset, Bernard Dimey,
       Georges Brassens, Léo Ferré, Jacques Brel,

      

              Francis Jammes et d’autres…

 

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 1 février 2009 7 01 /02 /Fév /2009 19:12

 Mais  oui, le grand William disait juste:"All the World's a stage" (la terre entière est un tréteau) les hommes et  femmes y sont acteurs. Regarde autour de toi le spectacle permanent: ils sont tous là, pour te bourrer le mou; alors je me suis dit comme ça: je n'ai qu'à retourner à mes premières amours, le théâtre, et  amuser les gens par mes propres moyens; j'ai préparé un petit programme et comme je n'ai pas les moyens de me payer une salle de théâtre, j'irai trouver mon public tout seul. J'ai préparé une petite affiche que je distribue dans les maisons de retraite.     
                                       La voici:

             Venez passer
      un moment agréable!

  Vous êtes cordialement priés
d'assister à une représentation
            à titre gracieux

    donnée par Pierre Latzko

            Au programme:

        Les Méfaits du Tabac
                      Pièce en 1 acte d'Anton Tchékhov

 ainsi qu'un choix de textes de poètes français:
Victor Hugo, Alfred de Musset, Bernard Dimey, Georges Brassens,
Léo Ferré, Jacques Brel, Jean-Roger Caussimon, Francis Jammes...

                      Durée du spectacle: 1 heure environ


à tout bon entendeur un salut amical!

Par Pierre Latzko - Publié dans : Actualité
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Mercredi 14 mai 2008 3 14 /05 /Mai /2008 19:39

                               Cimetière des amitiés

                                                       (Blog-notes n°63)

 

        J’aime la brocante. L’autre jour, «aux puces» locales, je tombe sur le film d’Orson Welles: ‘Monsieur Arkadine’, en DVD. Piste son inaudible, mais images magnifiques d’un chef d’oeuvre des années ‘50. Personnage fascinant, Arkadine aime les toasts géorgiens, où chacun a sa morale. Un exemple:«La grenouille, ayant accepté de faire franchir la rivière au scorpion, se fait piquer par ce dernier au milieu de la traversée. Elle lui en fait reproche:«Tu ne sais pas nager, pourquoi as-tu fait ça? on va mourir tous les deux!» - «Que veux-tu?» lui répond celui-ci «C’était plus fort que moi, c’est mon caractère.» «Buvons donc au caractère!» Et un autre encore: «En rêve, j’ai visité un étrange cimetière. Sur les tombes figuraient des dates avec peu d’années entre naissance et mort: 2, 3, ou 4 au maximum.  Est-ce un nécropole d’enfants? demandai-je. Non, ce sont des amitiés mortes qui reposent ici.» «Eh bien, buvons à l’amitié!» - J’ai découvert la portée de cette métaphore à mesure que j’avançais dans l’âge. A présent je sais combien l’amitié est précieuse et fragile. Elle exige d’être cultivée et sauvegardée, comme une fleur délicate. Elle se fâne, faute de cela, et davantage que l’amour. Je crus l’amitié masculine imperméable à l’affront du temps, indépendante des intérêts matériels, au-dessus des intrigues de la jalousie rampante, soutenue par des liens indéfectibles que rien ne peut déchirer, abritée par de remparts résistant aux bourrasques. Une attache si solide que tout devient indifférent face à son importance. Comme dans : «Les copains d’abord»de Brassens ou : «Mais, mais voir un ami pleurer» de Brel... -  Néanmoins, voilà que parfois on se trompe ; ...N’est ce pas, Gérard...?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 11:33

                             Une drôle d’infirmière

                                     (Chroniques de voyage – Blog-notes N°62)

 

        Décidément, il me tarde de revoir mon vieux quartier des Buttes Chaumont, reprendre mes promenades dans les allées du Parc, dont chaque recoin regorge de souvenirs qui datent près d’un demi siècle...                En attendant, je dois me rendre au dispensaire pour une ordonnance: occasion de saluer la doctoresse qui me soigne, s’il le faut, lors de mes passages ici et échanger quelques phrases avec Erika, l’infirmière, pendant qu’elle enregistre la prescription. Le temps que l’ordinateur délivre l’imprimé, elle me raconte sa dernière histoire. Cette fois il s’agit d’un fonctionnaire de l’Ambassade Américaine, «un sale juif véreux» (sic),  qui lui a refusé son visa (pour un emploi temporaire), faute qu’elle soit propriétaire d’un bien immobilier, cette circonstance faisant d’elle une immigrée potentielle aux yeux de l’administration. Cette femme, par ailleurs dévouée et d’une apparence agréable (proche de la cinquantaine, au corps qui devait être appétissant naguère), est frappée sans rémission par le virus du racisme, un mal dangereusement répandu à l’Est européen. Erika, le visage épanoui et souriant, reste persuadée que l’Holocauste est une invention, que l’attentat du 11 septembre n’a jamais eu lieu, que l’équipe de foot française Champion du Monde est une pure escroquerie à cause de sa couleur de peau (noire), que les Francs Maçons sont à l’origine de tous les maux de la Terre et elle n’ira à Jérusalem que lorsque cette ville sera habitée exclusivement de Palestiniens. A part cela, elle sera là pour vous aider, si vous êtes dans le pétrin: vous saurez ainsi que les vrais habitants de la Hongrie sont des gens de valeur qui n’ont pas besoin d'aller quémander des visas, pour s’expatrier outre-mer...

Par Pierre Latzko
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés