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TROIS FUGITIFS

 

                                                              1

 

 

 

 

 

Dix janvier. Quatre heures du matin. Maman est là, au pied du lit. Pour me réveiller. Elle ne sait pas que c’est inutile : dans la pénombre, mes yeux sont ouverts depuis un bout de temps. J’ai entendu les autres se lever, il y a quelques instants  déjà. Je n’ai pas beaucoup dormi, je ne me sens pas vraiment en forme. Pourtant il faut se lever, il faut y aller. C’est le jour, c’est le moment. On ne peut plus reculer l’échéance. Ils sont revenus à nouveau, hier matin. Les « poufaïkards » (surnom de ceux qui sont habillés en «poufaïkas» : mot russe qui signifie le blouson matelassé ancestral russe, protection efficace contre le grand froid ; ce vêtement équipait les soldats de l’Armée Rouge en ‘45 et comme tel, restait gravé dans la mémoire populaire. Les soviétiques en fournissaient des quantités nécessaires pour la nouvelle force de répression qu’ils durent créer, en remplacement du malfamé «AVO» (Office de la Sécurité d’Etat), balayé par le cyclone de la Révolution Hongroise du 23 octobre 1956. Cette nouvelle création ne portait aucune appellation distinctive, par contre, son surnom « poufaïkards » naquit et se répandit  spontanément de par le pays en moins de 48 heures.), comme on les appelle, depuis qu’ils ont fait leur apparition. En remplacement des anciens. Ceux de l’Office de la Sécurité d’Etat. Les nouveaux portent de gros anoraks, style russe, couleur verte sale, des « poufaïkas ». C’est moche, ça fait boudiné : c’est bourré de gros tas de laine, c’est cousu à la va-vite, mais ça tient chaud et c’est tout ce qu’il faut quand il fait froid. Températures négatives depuis des semaines. On grelotte tous, nous autres qui nous n’en avons pas, de poufaïkas. Et même si on en avait, on ne les mettrait pas, parce que c’est ‘l’uniforme’ des ceux ‘d’avant’. Oui, la chasse aux « contre-révolutionnaires », comme ils nous appellent, est lancée…

          …Le premier signe de mauvaise augure date d’il y a presque deux mois. Pour toucher mon salaire de metteur en scène, il faut que je monte à Pest. Dans le grand chambardement survenu après le  retour  des Russes, retour qui signifiait la défaite de la Révolution, la vie ‘normale’ fut complètement chamboulée. Les transferts de fonds, par exemple, ont pratiquement cessé. Tout dépend de l’Etat, les théâtres ne font pas exception. Les caisses étant vides sur place, il faut me rendre à la capitale, à l’Union des Théâtres, pour me faire payer exceptionnellement au ‘guichet’ improvisé dans le hall d’entrée, sur une table entièrement couverte de hautes piles de liasses de billets de banque. ‘Provincial’, je peux même  toucher mon mois de décembre, en avance. Je me retrouve, du coup, à la tête d’une véritable fortune : 3 000 forints. Je n’ai jamais eu pareille somme entre les mains de toute ma vie. Cependant les questions d’argent sont secondaires, 

loin de nos préoccupations de ‘jeunes révolutionnaires’. On ne veut pas

‘baisser les bras’. Il faut trouver d’autres formes de résistance. C’est cela : il faut  résister, à tout prix…

        Je suis déjà sur le point de préparer mon retour, trouver un moyen de transport - les lignes de trains ou d’autocars étant devenues chaotiques et désorganisées aussi - lorsque un coup de fil arrive d’ Eger :

        « Peti, (** Diminutif du prénom « Péter »-  Pierrot) reste planqué chez toi, à  Pest ! » 

        (De toute évidence c’est un de mes potes du Conseil Révolutionnaire et qui ne veut pas se nommer ; pour ma part, je n’emploie que des monosyllabes, ou presque) :

        « Comment ? »

        « Ne reviens surtout pas ! »

        « Hein ?… »

        « On a vu Komotchine venir te chercher ! »

        « Quoi ?… »

        « Il est arrivé avec des chars russes qui ont encerclé le théâtre.»

        « Hein… »

        « Il veut ta peau, c’est évident. »

        « Ben… »

         « A cause de cette malheureuse histoire, quand on l’a arrêté ! »

         « Reçu 5 sur 5… »

 

                                                  2 

          Oui, parlons-en, de cette fameuse arrestation, dans la caserne désaffectée où ils se planquaient tous. Les camarades, avec leurs familles. Et pas des n’importe qui : tout le Comité Régional qui siégeait dans le bel hôtel particulier près de l’Evêché. Tous tremblaient de trouille. ‘Arrestation’…la bonne blague : nous n’avions aucune raison à leur en vouloir personnellement. On avait d’autres chats à fouetter. C’était l’ivresse des premiers jours de la Révolution. Tout était à inventer, à organiser. Il fallait poser les fondements d’un pouvoir nouveau, d’une nouvelle administration, en s’appuyant sur des Comités Révolutionnaires et des Conseils d’Ouvriers dans les usines, qui ont poussé comme champignons par tout le pays. C’était comme créer un nouveau ‘mode de vie’.  Et, première chose, assurer la sécurité, tiens ! Y compris la nuit. Nous avions commencé à faire des rondes, puis de vraies patrouilles, dès la tombée du jour, pour couper l’envie à quelques voyous de déconner. Un des nôtres, Guszti, garçon débrouillard, un rien romanichel, a vite fait de mettre la main sur une vieille « Dodge » véhicule militaire tout terrain américain abandonné par l’armée hongroise évaporée. On disposait donc d’une voiture pour nos déplacements nocturnes. C’était pratique, en dépit des distances modestes dans la petite bourgade de Eger. Cette nuit-là, fin octobre, nous sommes ressortis après un dîner frugal.

Et ne voilà-t-il pas qu’un couche-tard nous  signale, vers les deux heures du matin, quelque chose de louche qui se passerait aux Casernes, sensées être vides parce que évacuées. Les soldats réguliers ayant tous déserté, l’armée est fondue comme neige au soleil. Or, des gens du quartier  ont cru y déceler des va-et-vient étranges, en fin de journée. Nous sommes sept ou huit dans la vieille  Dodge , tous armés de « guitares russes » que le même Guszti avait dégottées pour nous dans l’armurerie, quelques jours auparavant ; (c’était de ces mitraillettes qu’utilisaient, pendant la prohibition les  bandits  d’Al Capone et que les Soviétiques ont copiées par la suite) et nous nous dirigeons vers les Casernes.

        Nous ne les découvrons qu’au bout d’un moment. C’était au fond d’une immense salle, sorte de gymnase, qu’a trouvé refuge toute la  « nomenklatura » locale. Des familles entières, femmes, enfants, campent ici sur des matelas, à la lueur de veilleuses et de bougies... Bien malin qui dirait lequel de nos deux groupes est le plus surpris et embarrassé… Et, quand on demande leur ‘responsable’, un homme  avance vers nous et je me trouve face à face avec Mihály Komotchine,  Premier  Secrétaire du Comité Régional du Parti, ex ‘roitelet’ investi, il y a peu de jours encore, de la totalité des pouvoirs et qui régnait en despote sur les trois départements de la région Nord-Est du pays. Il me connaît personnellement, c’est son frère Zoltán, (avec qui j’ai été en même temps à Moscou, lui à l’Académie Rouge, sorte d’ENA soviétique où on formait les dirigeants et moi, boursier tout-venant à l’Académie d’Art Théâtral, issue du fameux Théâtre d’Art de Stanislavsky) ; c’était donc son frère Zoltán qui nous a présenté l’un à l’autre, lors du gala  de ‘la Nuit des Rois’, de Shakespeare dont j’ai fait la mise en scène quelques mois auparavant avec  un certain succès. C’est la première fois que nous nous revoyons depuis.

 On se consulte entre nous, nous autres, en armes, gênés et mal à l’aise, ne sachant absolument pas la procédure à suivre dans des situations analogues. A la fin,  nous lui demandons de venir avec nous. Autrement dit, nous l’arrêtons ; mais, sur le coup, cette idée ne nous effleure même pas l’esprit. On le ramène à l’Institut Pédagogique, majestueux bâtiment baroque face à la Cathédrale, au cœur de Eger. C’est notre quartier général où siège le  Comité Révolutionnaire de la ville, comité que nous avons formé et dont nous sommes tous membres. Il est quatre heures du matin et nous sommes éreintés. Nous ne savons pas, mais pas du tout, que faire de ce bonhomme qui attend son sort dans la pièce voisine. Finalement, après force palabres, je lui annonce qu’il n’a qu’à rentrer chez lui. Il ne se le fait pas fait dire deux fois, mais en sortant, il me jette un regard noir, qui ne présage rien de bon, et auquel, sur le coup,  je n’attache pas la moindre importance.

 

 La voilà, l’histoire de cette fameuse  « arrestation »  qui m’oblige, depuis, à mener une existence  mi-clandestine… 

                                                   3

        Bien entendu, il n’est plus question que je retourne à Eger. Ici, à Pest, - ‘là-haut’ - , selon l’expression qui désigne tout séjour à la  capitale,  il n’y a momentanément  pas de danger  pour moi.  Les Russes  sont revenus, mais ça n’a rien changé dans l’immédiat. Tout est sens dessus dessous. Désorganisé. L’anarchie totale. Les combats continuent encore, çà et là, mais, dans notre quartier, situé à Pest, c’est relativement calme. On habite à proximité immédiate de la Gare de l’Est, une des trois grandes gares de la capitale. Des chars russes sont en position à chaque carrefour alentour. 

Quant aux choses de bases de l’existence, plus rien ne marche, sauf nous autres, piétons. Pour se déplacer, le vélo est déconseillé. D’abord, il n’est guère aisé de s’en procurer, l’engin étant rare et il relève presque du luxe. Ensuite, on est trop voyant en bicyclette, on se fait forcément remarquer. Par conséquent, on subit automatiquement une vérification d’identité et cela n’est jamais bon. Et puis un vélo : c’est si facile à confisquer. Il n’est pas même besoin de motif particulier  -  l’Autorité n’est sensée obéir qu’à ses propres règles…

        Le meilleur moyen de circuler reste donc la marche à pied. Pour trouver de quoi manger, par exemple. Quand on a besoin  du pain, il faut patienter parfois pendant des heures. Mais pas devant les boulangeries. Non : devant l’hôpital voisin par exemple, dans la rue Péterfi Sándor, tout près de chez nous. Mais il faut pouvoir y arriver. Et ce n’est pas évident, parce qu’il y a une  rue à traverser, qui fait au moins trente mètres en largeur. Or, à une centaine de mètres de là, à l’extrémité de l’immense place qui fait face à la gare, trois chars russes sont déployés et bloquent tout,  tirent à vue, sans sommation, sur tout ce qui bouge. Alors on a inventé la navette : n’importe quelle voiture particulière, dans laquelle on s’engouffre jusqu’à une dizaine, les uns sur les autres y compris le conducteur. La bagnole recule un peu, derrière l’Eglise, prend de l’élan, arrive en trombe au croisement et passe l’intersection en une dixième seconde, avant que les russkoffs  aient pu réagir. On s’arrête devant l’entrée principale de l’hôpital, à deux pas de là. Et c’est l’attente de l’arrivée du pain, le plus souvent dans     un camion déglingué à plateau découvert. La moitié du chargement est pour l’hôpital, le reste est distribué gratuitement à ceux qui attendent. De belles, souriantes, grosses boules de pain de deux kilos chaque. S’il n’y en a pas assez pour tout le monde, on les coupe en deux. Et puis on repart comme on est venus, dans la   navette.

Pour la viande, on mange ce qu’on trouve. Parfois, - pourquoi pas ? -  du cheval. Des canassons sont réapparus à cause du manque de carburant. On ne sait pas d’où on les sort, en tout cas on les utilise pour du transport et ils tombent, de temps en temps, victimes innocentes du devoir. Puis la bête est découpée, à l’endroit même où elle a été fauchée par une balle perdue ou par un éclat d’obus...

C’est à pied aussi que l’on visite les copains, que l’on  reprend contact avec des amis et recommence et réorganise la résistance. C’est la mi-novembre. Les Russes sont revenus depuis le Dimanche Quatre Novembre. Il y a des chars à tous les points sensibles. Et on fait semblant  les ignorer. On les contourne. Les attroupements sont interdits. Il suffit qu’une douzaine de personnes se retrouvent côte à côte, la tourelle du char le plus proche se met à pivoter et son canon s’abaisse à leur direction. En guise de sommation, une rafale de mitrailleuses part, à quelques centimètres au-dessus des têtes. Cela m’est arrivé devant le Théâtre National. En moins de temps qu’il faut pour le dire, on s’est retrouvé tous, à plat ventre, par terre.

Mais ce sont des choses auxquelles on finit par s’habituer. On refuse de croire au pire. On garde l’espoir, on évite de se décourager, persuadés que des pourparlers recommenceront, que de nouvelles solutions se feront jour. Les bruits les plus fous circulent. Les radios les plus écoutées –      « Europe Libre », « La Voix d’Amérique » -   distillent des nouvelles obscures que les gens colportent et déforment, selon leurs penchants,  leurs souhaits, conformément à leurs désirs : les Américains vont arriver, les Nations Unies - intervenir, la neutralité de la Hongrie sera déclarée

 Cependant eux, les « camarades », ne perdent pas leur temps. En douce, dans leurs tanières, ils reforment leurs rangs. Ils réoccupent,  en catimini, les lieux stratégiques. Les postes de commandes. Mais, ironie du sort, les maîtres d’hier sont  obligés de rester dans l’ombre : c’est la grève générale dans tout le pays, organisée et soutenue par les Conseils Ouvriers, partout, dans les usines des grandes villes et des moins grandes aussi. La rue  appartient encore aux insurgés, aux sans grades, au peuple : ils  savent qu’ils ne doivent pas les heurter, les provoquer de face, les prendre à rebrousse-poil.  Du moins pas encore. Et surtout pas dans la capitale…

Cependant la reprise en main s’opère  imperceptiblement. De petites unités de ‘maintient d’ordre’ se forment tranquillement, comme si de rien n’était. Et ils ont leur signe de ralliement : leurs  poufaïkas

Or voici justement qu’un beau matin tante Manci, la gardienne de l’immeuble, se précipite chez nous, tout en haut, au quatrième et souffle à l’oreille de mon père, après avoir refermé la porte derrière elle et en s’assurant que personne n’écoute : 

 

      « Oncle Pichta !(Diminutif de « Istvàn » Etienne) Les  poufaïkards  viennent de passer. C’est Peti qu’ils cherchaient !

      « Et qu’est-ce que tu leur as dit ?

       « Ben, j’leur ai dit qu’il s’en était retourné à Eger, le Peti ! Alors ils sont repartis !

      « T’as bien fait. Merci ! »                                                          

Donc, ils ne sont pas montés pour vérifier. Tant mieux. Seulement à partir de ce jour je ne reviens plus dormir à la maison. Je me planque, quelques jours par-ci, quelques jours par-là. Les endroits ne manquent pas. Des copains, des amis il y en a partout. On remonte nos réseaux. On se voit dans les endroits les plus divers. Dans des appartements, dans des ‘pressos’, sortes de cafétérias. Nos supérieurs, nous ignorons qui ils sont.  Nous autres, on n’est que des exécutants, également anonymes et clandestins. Notre objectif même est assez vague. Il faut trouver moyen à faire parvenir à l’étranger le ‘mémorandum Bíbó’, une étude dans laquelle l’auteur, Bíbó István, ex-ministre du Gouvernement Provisoire de l’Insurrection et actuellement en détention, recherche une sorte de ‘modus vivendi’ avec l’occupant soviétique. Il a préparé cet essai pendant la dizaine de jours de la Révolution, durant lesquels le Gouvernement Provisoire siégeait au Parlement. Il est indispensable que l’Ouest’ en prenne connaissance, que le monde sache que l’on n’a pas cessé la lutte et oblige les Russes à changer de politique.  -   Il n’est pas interdit de rêver…

        Oui, mais comment réussir à  faire sortir  ce document du pays ? La liberté de se déplacer, de voyager, s’est considérablement rétrécie ; les reporters des médias de l’Ouest ont pratiquement quitté le pays ; les ambassades et consulats occidentaux sont à nouveau sous étroite surveillance… Que faire et comment faire pour agir utilement ? Nous n’en savons pas grand-chose. Notre mouvement de  résistance  est tellement aléatoire. Nous avons si peu de moyens, de possibilités de communication tellement restreintes. La vieille  peur d’être dénoncés ‘à je ne sais qui’, tous les réflexes que la dictature avait si profondément implantés en nous, reviennent et se réinstallent en nous. Qui sait si nous ne faisons tout ça que

pour compenser nos angoisses et fuir notre tristesse de voir s’évanouir tant d’espoirs…                                        

        Et, cependant,  le danger qui me menace se précise de plus en plus. Noël est à quelques jours. Le bruit court des premières arrestations. Je réalise que je suis obligé de partir. Mais je n’en parle encore à personne, pour le moment. Il n’y a pas de sources crédibles d’informations concernant la situation générale. On ne peut que grappiller péniblement des nouvelles, des bribes ‘d’infos’, par les ‘on-dit’, par des racontars glanés au hasard des rencontres, à la fortune du pot. Tout cela est loin d’être fiable. Impossible de

bâtir un plan d’évasion  sérieux qui aurait des chances de réussir…Je garde le silence et je ne partage mes craintes avec personne.

                                                    *         

L’exode de réfugiés avait commencé dès le premier jour de la Révolution. A ce moment-là, il n’y avait ni problème, ni restrictions. Tout était d’une facilité déconcertante. Ceux qui attendaient ce moment depuis si longtemps, bloqués derrière le rideau de fer’,  n’avaient qu’à monter dans un train, prendre un autocar, grimper sur un camion et : direction Autriche. On pouvait, tant qu’on voulait,  faire des sauts à Vienne, distante d’une soixantaine de kilomètres du poste frontière de Hegyeshalom - Nickelsdorf. Et comme l’été précédent les champs minés des ‘no man’s land’ des zones frontalières avaient été démantelés, on pouvait traverser à volonté la frontière verte, naguère infranchissable parce que mortellement dangereuse. C’était grisant, incroyable inimaginable, après les années d’existence quasiment carcérale.

Après le retour des Russes, à partir du Quatre Novembre,  ce mouvement devenait massif et incessant. Les facilités  du franchissement des postes frontières demeuraient inchangées, pendant un moment encore. Bon nombre de mes amis, des potes, des copains, des connaissances ont ainsi pris le chemin de l’exile. Ils m’exhortaient de partir avec eux. Mais je n’étais pas  prêt pour le grand saut. Je manquais encore de détermination et de courage. Ce n’était pas si facile, tout quitter, couper les ponts, se lancer dans l’inconnu, laisser tout derrière soi. Si bien qu’au moment où j’ai pris la décision à mon tour, je me suis retrouvé seul, complètement isolé et sans ‘tuyaux’ quant aux moyens précis de réaliser ma fuite.

                                                   *

Après la paralysie de leur pouvoir, soufflé par la Révolution, dès  fin  Novembre, l’ancien régime, aidé et épaulé par les troupes Russes, refait lentement surface. Contrôles, barrages se reconstituent. Plus tard, des commandos de poufaïkards apparaissent un peu partout. D’abord ils sécurisent les régions frontalières. Ensuite ou parallèlement ils se déploient dans les grandes gares de la capitale. Dès ce moment, plus moyen d’accéder aux quais du départ des trains, direction ouest, sans contrôle d’identité. Si on n’a pas de motifs valables pour le déplacement, on est refoulés sans ménagement.

Par la suite, ces commandos montent dans les trains et, tout au long du trajet,  vérifient les identités. C’est surtout les jeunes, de 13-14 et jusqu’à 30 ans, qui sont visés. S’ils n’ont pas de motif jugé valable pour le voyage, on les fait descendre des convois et les oblige à repartir dans la direction opposée, non sans avoir dûment noté leurs coordonnées. Vu le nombre important de ces jeunes (quelques milliers), ils ne peuvent pas, faute de personnel et de moyens nécessaires, procéder à des arrestations en masse. Mais il y aura eu, par la suite, des milliers de procédures engagées et des sanctions prononcées. (Une des sanctions-type : aucun de ces jeunes ne sera admis aux Ecoles Supérieures, ni aux Universités).

 

 

("Les Trois Fugitifs" est un récit que j'ai écrit en 2006 pour le 50eme anniversaire de la Révolte

   du 23 Octobre 1956 en Hongrie contre le pouvoir totalitaire du régime communiste. A la suite

   des changements politiques profonds survenus cette année au pays des Hongrois, j'ai

   décidé de profiter du Blog Plako afin mettre cet ouvrage, jamais publié, á la disposition de

   mes lecteurs, en une douzaine de suites successives.)

 

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