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TROIS FUGITIFS (suite)

 

 

4

 

 

 

 Le grand lit large est un canapé convertible. Ouvert, il y a place pour trois, voire quatre personnes. En novembre, Judith devait passer plusieurs jours à la maison, sans pouvoir rentrer dans sa lointaine banlieue. Moi, je pouvais encore dormir à la maison. Comme ça, on était quatre dans le lit. Tout contre le mur, le petit Yantchi. * A côté, Stéphanie, ma sœur de treize ans. Ainsi je me retrouvais près de Judith. Je sentais son corps tout contre moi et je pensais à il y a trois ans...

                                                    *                                              

…Fille cadette d’une amie de ma mère, copine, à l’occasion, de ma sœur, elle était une habituée de la maison. Elle ne me voyait que les mois d’été, quand je revenais de Moscou pour les vacances. Un après-midi étouffant de chaleur, on n’était que deux  dans l’appartement. Et là, elle m’a dit qu’elle était  amoureuse de moi. Depuis l’âge de ses quatorze ans. Que je serai le seul homme de sa vie. Pour toujours. Qu’elle sera la mère de mes enfants. Que nous en aurons cinq.  Et elle disait tout ça d’une voix égale, presque indifférente, tout en me regardant tranquillement avec ses grands yeux taillés en amande, couleur brun foncé. Moi je l’écoutais interdit, ne sachant que dire, quoi répondre. Tout cela semblait irréel et me faisait vaguement penser à la ‘Lettre de Tatiana’, dans « Yevguénï Oniéguine »  de Pouchkine. Elle était tentante, magnifique, le corps déjà élancé et mûr, comme un fruit prêt à être cueilli. Pourtant, je ne l’ai point touchée. J’avais le cœur pris  (à Moscou) et puis elle était si jeune ! Trop jeune…

Trois années se sont passées depuis et, en ce mois de novembre maussade, Judit a passé  un long  moment chez nous, bloquée sur place, comme tant d’autres, par les événements . Dans la promiscuité créée par ces jours hors l’ordinaire et qui ont mis l’existence et la vie sens dessus -dessous, nous nous étions rapprochés, comme attirés par une force        

magnétique.     Il fallait néanmoins rester discrets et je m’efforçais à éviter à

me retrouver seul avec elle. Et puis un soir, après le dîner, je suis entré à la

cuisine. Penchée au-dessus de l’évier, elle faisait la vaisselle. Je me suis

approché par derrière, j’ai glissé mes mains dessous ses aisselles et j’ai

palpé ses seins. Ils n’étaient pas très grands, mais fermes et élastiques à la fois. Elle m’a donné comme un coup de butoir par sa croupe dressée

frénétiquement vers l’arrière. On est restés comme ça,  soudés l’un contre l’autre, un moment  court mais  intense. J’ai eu une de ces érections subites et puissantes, avec une éjaculation quasi-instantanée, directement dans le slip. Et je me suis sauvé, éperdu, bouleversé, un peu honteux. Mais, en même temps, j’éprouvais du soulagement, la jouissance inattendue et

 

 

 

* Diminutif du prénom « Jean » Prononcer : « Yannetchi » (Jeannot)

 

aveuglante ayant calmé mes ardeurs et  m’ayant ramené à la raison… Et bien m’en a pris : ce n’était pas le moment du tout d’engager une affaire sentimentale…                                                   

                                                                 *

Judith était rentrée chez elle avant Noël, depuis presque trois semaines. Ma décision de partir étant prise, il me fallait l’annoncer aux rares personnes en qui j’avais confiance, à qui je pouvais expliquer sans crainte les causes réelles qui rendaient mon départ inéluctable. Je devais également  leur faire mes adieux ou plutôt de leur dire au revoir car je n’envisageais mon absence que comme temporaire…                                                                           

                                                                            

      *

D’abord c’est à Maman que j’en parle. Loin de chercher à m’en dissuader, elle me dit une chose tout à fait inattendue : elle veut m’accompagner ! Je sens d’emblée  qu’il est inutile de tenter de la dissuader. Sa décision sonne comme irrévocable. Si je ne suis pas d’accord, elle  partirait de son côté, par ses propres moyens.

 

Pourtant je ne suis  pas surpris. Leur mariage qui dure depuis dix-huit ans, bat de l’aile. Des conflits, des disputes n’en finissent pas entre eux. Et puis elle ajoute que c’est là l’occasion unique pour réaliser son rêve de toujours : partir, voyager, connaître le monde. Ce monde qui, de tout temps, était fermé devant elle. A quarante-huit ans, elle a un long chemin de croix derrière elle. Née en 1908, une enfance à peine éclose, et c’est la 1ère Guerre. Puis la mort prématurée de ma Grand mère, Irène. Et quelques mois plus tard la disparition de mon Grand père, Isidore,  l’être qui comptait le plus sur terre pour elle.

 

S’en suivit son combat acharné pour devenir actrice. Sortie du Conservatoire, elle commence en province. Puis obtient un contrat en Haute Hongrie,* pour la saison 1932-1933. Mais officiellement ce n’est plus la Hongrie. D’un trait de plume, en 1920, c’est devenu la Tchécoslovaquie. 

 

Quoi qu’il en fût, c’est grâce à cette tournée qu’elle rencontre   un réfugié politique, journaliste et écrivain, critique de théâtre à ses heures. Il est un des nombreux Hongrois ayant fui le régime fasciste (avant la lettre) de son pays. Son nom est Ivan Sipos et il deviendra mon père…

       

Suivent des chambres d’hôtel. Des petits garnis. De graves problèmes

d’argent. Et, par-dessus le marché,  le tout dans un pays étranger…Etranger, tu parles ! arraché du pays mère par un traité honteux, criminel, qui a fait de moi, bébé, un petit apatride dans la ville même de ma naissance, où j’aurais pourtant dû me trouver chez moi. **

 

 

(*province séculaire de la Hongrie septentrionale ; en Hongrois : »Felvidék »)

(**Il s’agit de Pozsony, capitale du Royaume Hongrois durant du 18ème et début du 19ème siècles dont on changea le nom en « Bratislava, à partir de 1920 ; à ce jour capitale de la Slovaquie).

Peu après le retour de mes parents dans la Hongrie mutilée, les lois scélérates anti-juives sont promulguées. Maman, israélite de naissance,  est chassée du théâtre, son seul univers de prédilection. Heureusement, survient une seconde rencontre : Istvàn, son nouvel époux, deviendra mon père adoptif. Mon « premier » père Iván, déjà séparé de Maman et peu avant qu’il ne se suicidât, prit contact avec mon futur beau-père, le pria de me prendre sous sa protection. Et Istvàn, à qui ma mère donnera deux enfants, me traite comme son premier-né : il me donne son nom, et me sauve ainsi  la vie, en me soustrayant à la déportation dans un camp de mort quelconque…

Le chemin de croix de Maman continue, même après la fin de la guerre. Ce qu’elle aura   pris pour de la libération, s’avère un nouvel asservissement pour elle. Pas de retour possible sur les planches du théâtre : cette fois, c’est à cause des enfants et aussi la jalousie de mon beau-père Istvàn. Pendant quelque temps, elle croie trouver refuge dans le militantisme. Sur ses insistances, et à contre cœur, mon père consent à s’inscrire avec elle au Parti (Communiste, bien sûr), parce qu’elle  croit à l’honnêteté de ce parti. Pour elle il  incarne  les forces du bien qui lui ont sauvé la vie et celle de sa famille. Mais bientôt ils sont tous les deux exclus, déclarés ennemis de classe’, laissés pour compte sur le bord du chemin. Après, pour Maman, ce sont des années  de travaux forcés parce que loin du sens de sa vie, le théâtre.

Alors, quand  la Révolution aura fait ouvrir les frontières jusque-là infranchissables, elle me dit : je ne veux pas rester ici, je veux partir aussi. Finalement rien que de très normal. Même si à présent, au début de ce mois de janvier, les conditions du   voyage  ont singulièrement évolué

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

Toute la maisonnée est déjà debout. Je les entends depuis la cuisine. Mais la chaleur douce de la couette me retient encore. D’autant que j’ai une panique sourde qui m’envahit et m’immobilise. Maintenant que l’instant fatal est là,  je réalise à quel point je suis démuni du moindre plan d’action. Une seule chose est certaine : il faut fiche le camp si je ne veux pas tomber entre  leurs griffes , qui signifierait ma mort certaine. Je suis bien trop fragile de constitution pour survivre à leurs interrogatoires musclés. Pourtant, dans l’immédiat, je n’ai aucun plan qui tienne debout, rien que de l’à peu près’  ou même moins que cela. Pas d’itinéraire défini, aucun contact, aucun point de chute. Rien, vraiment. Et je m’en balancerais s’il ne s’agissait que de moi seul. Parce que maintenant, il y a aussi ma mère. Et ça, ce n’est plus pareil…

 Et, comme si cela n’était pas suffisant, il y a autre chose, par-dessus le marché :

…La nuit du réveillon du Nouvel An, mon père me dit subitement :

        « Tiens, je me sens un peu barbouillé, faisons un  tour dehors ! 

« Très bien, allons-y ! –

En descendant les marches de la cage d’escalier, je lui trouve une tête bizarre. Manifestement, il  a  une  préoccupation qu’il cherche à dissimuler, mais en vain. Dans ces cas–là, il vaut mieux éviter de le bousculer, de le questionner, il y viendra bien de lui-même… On marche pendant de longues minutes. On refait plusieurs fois le tour du petit square qui entoure l’église derrière le coin. Il s’arrête, me regarde et dit :

« Puisque vous partez tous les deux, prenez aussi le petit avec vous !

Je le regarde, abasourdi. Je crois avoir mal entendu :

« Comment ? Qu’est-ce que tu dis… ?

                         « Tu l’as bien compris. Qu’il parte, lui aussi. De toute façon, il n’a aucun avenir, ici. On ne le laissera jamais devenir un homme, digne de ce nom…

        Je saisis le sous-entendu. Nous deux partis, maman et moi, la famille aura pour toujours le sceau d’infamie sur le front : un nid de   dissidents !  Mais, tout de même : je sais ce que Jean représente aux yeux de mon père ; c’est son fils, sa raison de vivre. Et de le laisser partir pourrait signifier qu’il ne le reverrait plus de sa vie !

        « Mais, et Stéphanie ?  Que deviendra-t-elle ?! …Et si on partait tous les cinq, ensemble ?

        La question est sortie comme ça, sans que j’y réfléchisse aucunement.

        « Non, pour moi c’est trop tard, j’ai cinquante quatre ans, ma santé ne

vaut plus rien. Je ne parle aucune langue étrangère…Non, je garde la petite avec moi. On s’en tirera, d’une façon ou d’une autre.  Je pourrais prendre ma retraite anticipée, par exemple…Mais je n’ai pas le droit  d’ôter à Yantchi cette chance… Ca, je n’en ai vraiment pas le droit. Emmènez-le, tu veux bien ?

      Et, sans attendre de réponse, il rebrousse chemin brusquement et retourne vers la maison. Pour tenter de me cacher ce que lui coûte cette demande.

 

6

 

Les ressorts du lit grincent douloureusement, quand je m’étire enfin avec force et détermination. Donc, non seulement de Maman, mais je serai dorénavant responsable de Jeannot aussi. Et je ne peux plus reculer  l’échéance…Tant pis ! Advienne que pourra ! Je saute du lit, je me secoue énergiquement comme le chien sortant de l’eau et m’engouffre à la salle de bains. Habillé à la hâte, je  rejoins tout le monde dans la cuisine. Je n’ai pas envie de déjeuner…

« En route, sinon on va rater le train !

Maman apparaît sur le pas de la porte, avec le second complet que j’ai

oublié d’enfiler par-dessus le premier. La seule solution d’emporter mes deux complets utilisables, sans avoir un supplément de bagage. A présent tout semble prêt, ça y est. J’ai comme une boule à la gorge. Je me concentre sur mon petit ‘baluchon’ pour éviter les regards que je devine posés sur moi…J’arbore un petit rictus de sourire pour refouler les larmes que je sens monter aux yeux.

« Bon, alors assis tout le monde… !

Encore une vieille coutume russe ramenée de Moscou : avant tout départ, tout le monde présent s’assoit en silence quelques instants. Une sorte de ‘ à la bonne heure !’ pour en appeler  à la chance. On en aura bien besoin, du reste…

                                                    *

…Il n’est pas encore cinq heures quand on  descend les quatre étages en silence, dans le noir, à tâtons. Pas question de prendre l’ascenseur. Par peur de réveiller l’immeuble, de donner l’alerte. Parce qu’on  lève le camp.  Parce que on fuit. Parce qu’on disparaît. Comme  des criminels.

Dehors le froid nous mord le visage. Le brouillard est crémeux, collant. On marche sur la chaussée. Même dans les petites rues comme la nôtre, les gravas, les ordures accumulées, les détritus divers, parfois une tombe de hasard rendent les trottoirs impraticables.

Le tram est bondé. On y monte à grand’ peine, on s’y engouffre, s’y faufile difficilement, obligés de jouer du coude. Maman  porte sa valise, moi la mienne. Elle a aussi un cabas avec les victuailles,  moi, j’ai, dans son étui en tissu plastifié, ma guitare russe attachée au dos. Mais non, pas comme  l’autre,  à la Al Capone  -  non, une vraie guitare tzigane russe à sept cordes. Achetée à Moscou, quatre ans auparavant. A un vieux sous-off,  qui la dissimulait sous sa cape de militaire à la retraite. Il les fabriquait lui-même, ces guitares. En artisan luthier. Pour les fourguer, il traînait alentour du grand magasin d’instruments de musique où, de guitare, on n’en trouvait presque jamais…

Je tiens mon petit Jeannot qui a  onze ans, par la main droite dans laquelle pend aussi mon vieux cartable et, en dedans : brosse à dents, dentifrice, rasoir, savon, ainsi que trois recueils de poésie, en plus du Roi Lear en édition bilingue (Anglais - Hongrois) et un dictionnaire anglais. Lui, il a aussi, son cartable, mais tout neuf, en cuir brun clair reluisant (cadeau de dernière minute de papa) bourré, à part des livres scolaires, d’un tas de choses  qu’il tenait absolument à emporter. Son bras plie, littéralement, sous le poids de ce sac d’écolier chic.. Par la suite, durant le voyage, il en sèmera le contenu peu à peu, tel un Petit Poucet, version moderne. Pour ‘s’alléger’, prétendait-il. A la fin il ne restera que les livres scolaires dont il n’aura pourtant guère d’usage, par la suite.

Malgré la cohue, le froid est  glacial à l’intérieur, tout comme dehors. On est comprimés les uns contre les autres, comme les harengs en boîte. Il y a du givre épais sur les vitres. Pas moyen de voir au travers. Cela me rappelle encore Moscou. Là-bas, dans des trams, par temps d’hiver, une petite boîte est collée,  au bas de chaque vitre avec du sel dedans et un bout de chiffon attaché qu’on trempe dans le sel pour essuyer la vitre. Le sel dissolvant la glace, on peut voir, à travers l’espace ainsi dégagé, à quel arrêt on se trouve. Mais là, ça n’a pas d’importance, la Gare de Kelenföld  c’est le terminus.

Hier encore, nous voulions partir par la Gare de l’Est, qui se trouve à deux pas de chez nous. Mais, dans l’après-midi, on apprend que les ‘poufaïkards  l’ont investie. Nous avons alors décidé d’aller en tram  jusqu’ à la Gare de Kelenföld où les convois s’arrêtent avant de sortir de la capitale : sans cette suggestion heureuse de papa Pichta  notre expédition risquait de dérailler  dès le début.

En traversant le pont au-dessus du fleuve, le tram prend le virage quasiment à angle droit au bout du pont  Liberté  avec un long hurlement plaintif, poussé par le frottement des roues contre les rails, et traverse la place, au pied du mont Gellért,  sur la Rive Droite, celle de Buda. Quand je regarde vers l’avant où le conducteur est debout devant ses commandes, j’aperçois de gros flocons de neige qui s’écrasent sur le pare-brise de la motrice. La grande avenue par où nous passons, est à peine visible. Ses contours qui se perdent dans l’obscurité du petit jour paraissent aussi incertains que l’avenir immédiat et le futur plus lointain qui se dressent devant nous.

        Le tumulte des voyageurs ayant quelque peu diminué, j’en profite pour m’asseoir à côté de Maman. Jeannot met un bout de fesses sur mes genoux. Je vérifie machinalement si je n’écrase pas trop ma guitare contre le dossier du siège. Imperceptiblement et comme par hasard j’effleure ma cravate qui dépasse par-dessus ma seconde veste. La cravate donne un son sec et grinçant : la feuille fine, soigneusement pliée dans sa longueur et sur laquelle est écrit le texte de « Une Phrase sur la Tyrannie » se trouve bien dedans…

                                                    *   

Le souvenir de ma dernière visite à Julia, ma prof’ inoubliable, merveilleuse. Leur vaste demeure à la fois majestueuse et familière, à la salle de séjour spacieuse, avec l’immense table ronde au milieu, autour de laquelle l’on peut s’asseoir à quinze et même davantage… L’allure bienveillante, distillant sagesse et sérénité, de son père,  Oncle Aladár, le sourire plein de bonté et de générosité de sa maman, Tante Boca… Comme il sera difficile de me passer d’eux, désormais ! Léon, son époux et également mon ancien prof, me manquera tellement lui aussi, hélas !

Je suis déjà sur le point de partir, après la longue soirée délicieuse comme de coutume, en dépit de la tristesse des adieux, Julia se dresse subitement et me dit :

       

        «  Viens voir un peu, je veux que tu emportes quelque chose, c’est important ! » 

Et je la suis dans son petit bureau tapissé d’étagères croulantes sous des livres. Elle déploie un journal et me montre un long poème :

 

« Il faut que tu en fasses une copie sur la machine à écrire, je n’ai que ce seul exemplaire. Tiens, voici une feuille spéciale extra-fine : tu  la plieras en tout petit pour pouvoir bien la cacher. »

       

        Je passai plus d’une heure à recopier « Une Phrase  sur la Tyrannie » poème grandiose, paru pour la première et unique fois au « Journal Littéraire »   qui fut l’organe littéraire de « l’UNION des ECRIVAINS»,   journal prestigieux ayant servi de tribune aux idées réformistes, et dont un seul numéro parvint à paraître pendant les dix jours de la Révolution… Et cette copie, je la porte à présent sur moi, dissimulée dans ma cravate, à l’insu de maman, pour ne point l’inquiéter inutilement…

                                                   

  *

        

         …C’est sur cette même rive droite que longe notre tram que j’ai rendu ma dernière visite aux Kemény, qui habitent près des Bains Turcs, non loin des quais du Danube… C’était quelques jours avant Noël. Ils étaient là tous les deux. Flóra, sa femme au sourire éclatant et irrésistiblement joyeux…Comme à l’accoutumé, on a pas mal plaisanté et ri, parfois jusqu’aux larmes, évoquant des souvenirs, déjà anciens, de l’Ecole-Collège

Apáczai-Csere János dont j’ai été élève, en 1948-49 et, jeunes mariés, ils avaient leur petite chambre près de notre dortoir. István, lui, ayant été prof-résident dans ce même collège…                                                                            

       

         Au moment de les quitter, des larmes apparaissaient dans mes yeux.

        « Ne t’en fais donc pas ! -  fait István – Tu ne feras qu’un court séjour d’études ! D’ici à quatre ou cinq ans tu nous seras revenu ! Et surtout ne t’encombres pas de chemises en nylon ! »( Les sous-vêtements en nylon, matière synthétique que l’on ne pouvait obtenir qu’à l’Ouest et qui faisaient fureur à l’Est, à l’époque…)

        

         En contemplant les gros flocons de neige déferler sur l’avant du tram, je me demandais en quelle mesure, la prophétie d’István quant au court séjour d’études’,  correspondrait à la réalité… ?

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