Boursier d'Etat âgé de dix-sept ans, je suis arrivé à Moscou en septembre 1950. Que d'années écoulées depuis! Cela me semble incroyable; et dire que pendant ce laps de temps la population de notre Terre a doublé ! Les explications de de cet exploit réussi sont aussi jeune sont compliquées que multiples, j'en reparlerai une autre fois. A présent laissez-moi vous conter cette aventure!
Au terme de 3 jours de voyage par le train, la découverte d'un univers étonnant: les dimensions de la " Gare de Kiev", je les trouve inhabituellement grandioses; leurs lieux d'aisance dépourvus de siège, ce qui m'oblige à m'accroupir pour me soulager. Aussi, je porte joyeusement l'info à mes potes: " Hé, les gars! les chiottes ici fonctionnent à la turque! ".
On se retrouve dans une immense salle de gym', un centre de triage. Nombreux, plus de 200, c'est d'ici que nous serons dispatchés à nos lieux de destination. Dans ce vaste caravansérail pouvant accueillir un demi-milliers de personnes, des lits, éparpillés partout. Les filles: dissimulées dans un coin, derrière des paravents. L'absense de luxe, on s'en moque, il ne s'agit que de quelques jours. Au seuil d'un lendemain de rêve, cette gêne passagère ne compte guère.
Deux jours plus tard on est dans nos quartiers. La maisonnette croulante, à un étage qui nous abrite, se cramponne au vieux "bulvar" où passe le tram cahoteux, sur son trajet vers la station du métro. Notre "gîte commun", occupant une demi douzaine de pièces à l'étage, comprend une quinzaine d'étudiants; au rez-de-chaussée il y a 2 cuisines communes, à côté d'anciens locaux, autrefois ateliers d'artisanat, que sont venus occuper 2 ou 3 familles qui semblent bien s'entendre malgré la promiscuité. Nos autres compatriotes, moins chanceux, seront dirigés en banlieue, dans des centres universitaires modernes ou bien un peu partout de par le vaste pays...
En visitant le prestigieux Institut Théâtral, les Trois Mousquetaires Hongrois ont l'air de monter à l'assaut de cette Place Forte du Théâtre. Le Respectable Institut fonctionne dans un vieux bâtiment baroque, palais ducal d'antan situé à un quart d'heure de marche du Kremlin.
La comparaison n'est pas vaine, c'était un combat de tous les jours de tenir le rythme, de nous maintenir à niveau et ne pas sombrer, en absorbant la quantité de disciplines que le programme des études nous imposait, d'autant plus que, dans les premiers temps nos connaissances du Russe étaient encore rudimentaires et nous devions accomplir avant tout des progrès dans la langue, pour réussir les premiers exam's oraux et écrits. A mesure que s'approchaient les épreuves du 1er semestre, je faisais du 14 à 16 heures par jour (c'est sûrement alors que j'ai développé cet ulcère du duodénum dont j'ai été, bien plus tard, miraculeusement guéri, à l'Hôpital Universitaire de Paris), mais c'est une autre histoire que je conterai une autre fois...
Par bonheur, on avait quelques occasions de faire aussi du sport, notamment de la natation. Il n'y avait alors qu' une seule piscine couverte à Moscou, avec un unique bassin de 25 mètres de long; seul endroit pour le commun des mortels à être admis, 1 heure, 2 fois par mois, dans un tel endroit. Le plafond, d'une dizaine de mètre de haut, était maintenu par une structure métallique dont le milieu faisait coupole, de dimensions assez réduites; les 4 côtés de cette coupole portaitent l'inscription: "Tous les records du monde doivent appartenir aux sportsmens soviétiques!" Quand j'ai aperçu ce texte pour la première fois, je suis sorti de l'eau et regardant ostensiblement en l'air, je me faisais mine d'étudier cette phrase en en marmonnant les mots à mi-voix; un de mes camarades russe (nous étions 25 dans notre classe), est venu vers moi, voulait m'aider dans la traduction; "Dis donc, Boris!" lui lançai-je, " Est-ce que tu sais combien il y a d'habitants en URSS ?" - "200 millions environ..." " Alors, vous ne voudriez pas en céder, ne serait-ce que quelques-uns de ces records aux autres?! ..."
Je n'ai pas eu grand succès, mais je n'ai pas eu d'emmerdes non plus... Pourtant j'aurai pu en en avoir, Dieu le sait... !