L’homme de Poughkeepsie
(Galerie de portraits – Blog-notes N°37)
Il a débarqué chez moi fin ’59, venant du Bourget, (envoyé par un ami new yorkais), rue du Pré Saint Gervais, à deux pas de la boulangerie industrielle «SIDA». George avait pour tout bagage un sac d’écolier sous le bras. Je lui demandai d’où il venait? «Poughkeepsie» fut sa réponse. Il me conta son histoire. Ses parents déportés, sa mère seule survécut. A moitié morte, les Américains l’évacuèrent en Californie où elle guérit. Lui, resté à Budapest, fut sauvé par des amis. La Révolte de ’56 ayant éclatée le 23 Octobre, il se présenta le 24 à l’Ambassade U.S. de Vienne. Le surlendemain il fut déjà à Newark et le jour après, au QG de «IBM», à Poughkeepsie, à une centaine de bornes au nord de New York. La marque géante lui fit don d’un «mobile home» et l’employa dès le 1ernovembre dans l’un de ses ateliers. Ce fut la carrière la plus rapide d’un réfugié hongrois dans l’Hémisphère Nord. Il en eut assez cependant et revint en Europe. Je le logeai dans une minuscule chambre. A partir de là, il fut un «free-lance» jusqu’à la fin. Fort en électronique, je le casai «éclairagiste» dans un spectacle: «La Vie de Jeanne d’Arc», avec Colette Renard, mise en scène par Louis Daquin au Cirque Médrano. Il passa chez Ariane Mnouchkine, à la «Cartoucherie», travailla longtemps chez Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud au Théâtre du Rond Point. Il avait Hannah pour compagne, transfuge de l’Allemagne de l’Est, avec qui il eut un fils, Armine. Mais il vécut plutôt en célibataire, dans son deux pièces au Pré St Gervais.Il tenait une liste précise de toutes ses maîtresses qu’il choisissait plutôt laides (elles étaient selon lui «plus reconnaissantes»). L’homme de Poughkeepsie fut frappé par la maladie terrible. Le voisinage de cette boulangerie n’a pas dû lui porter chance…