Retour du«néant» sur la rive«être» Réveil à«la Réa 1»
Je m’aperçois que mes yeux sont ouverts. Un épais brouillard. Rien n’est visible. Les unes après les autres, les particules qui composent
cette brume se précipitent pour disparaître. Avec la vitesse grand V de neutrons imaginaires. Comme un voile qui se déchire, une image,encore
incertaine, apparaît. Mais la pensée qui tente à l’imprimer, à rendre lisible cet embryon de réflexion,
est encore vacillante.Lentement je peux distinguer les contours d’une poutre, couleur grisâtre, sur le plafond au-dessus de moi. A partir de là, comme un moteur qui avait du mal à démarrer,
mon cerveau se met en marche. Je réalise que je suis réveillé, de retour, par conséquent vivant. Et, aussitôt, le souvenir de la promesse que je me suis faite avant, revient. La promesse dans ma vie précédente, avant l’opération, l’anesthésie, tout ça d’où je n’espérais pas revenir. Il s'agit de la promesse suivante: me
rappeler, dès mon réveil, auquel pourtant je crois si peu, la vingtaine de vers de Racine mémorisés la semaine précédente. Oui car, craignant sérieusement de perdre la mémoire à mon réveil, à la
suite d’un banal accident d’anesthésie, j’ai fait un plan, pour être en mesure de vérifier moi-même, au moment propice, mon état cérébral. Il faut dire que, déjà ado, par goût de beaux textes
lyriques, littéraires et dramatiques, j’avais pris l’habitude d’en apprendre par cœur une quantité impressionnante, en quatre langues différentes. Par chance, je disposais, pour le faire,
d’une mémoire exceptionnelle. Je me suis dit : si, une fois revenu à moi, je suis capable de répéter, dans ma tête, un texte appris récemment,
(puisque l’on sait que les souvenirs anciens sont vivaces, mais les récents ne le sont pas ou le sont
beaucoup moins,) je saurai si mon état est satisfaisant ou pas. J’ai choisi la Scène 1 «d’Andromaque». J’en ai mémorisé le début, une vingtaine de vers, entre Oreste et Pylade. « Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,»«Ma fortune va prendre une face nouvelle »… Et
à présent, comme les vapeurs de mon réveil se sont dissipées, je peux constater que mon petit plan était bien conçu : cela fonctionne, ces vers,
je m’en souviens, les lignes me reviennent avec facilité !
La joie que j’en éprouve est gâchée par cette découverte subite et atroce : je suis attaché sur une espèce de couche plate, même pas un lit, allongé sur le dos, apparemment nu sous un drap. Mains, bras et jambes: je ne peux pas les déplacer. Je suis totalement immobilisé, sans pouvoir me remuer d’un millimètre. Une sueur froide me couvre instantanément comme une bruine et une panique irraisonnée m’emplit au même moment. Je ressens un froid aigu et mon corps se met à trembler. Maintenant que je me sais en vie, la peur d’attraper froid et en mourir me prend aux tripes. Je veux appeler au secours, ma gorge est encombrée, pas un son n’en sort. Et je m’aperçois, par-dessus le marché, que mon œsophage est bouché. En outre je ressens, encore plus effrayé, que je suis truffé de corps étrangers accrochés sur moi partout. Je suis sans défense, incapable à la moindre action. Pieds et poings liés, c’est le cas de le dire, je suis paralysé à jamais, me semble-t-il. Il n’y a que mon cerveau qui fonctionne à un rythme affolant. C’est grâce à cela que le secours me vient, par l’intérieur, par la voie de raisonnement de ma propre tête : ne t’affole pas, me dis-je ! Tout cela est normal, cela doit être ça, justement, qu’ils appellent le « service de ‘réa’ (réanimation) »… Allons ! du nerf, de la patience ! Tu as réussi à sauter le pas, tu es revenu de l’autre côté, c’est ce qui est le plus important, bravo… Miracle ! je réussis à me calmer, à chasser cet affolement qui s’est emparé de moi.
Et confirmation de mon raisonnement, un visage de femme se penche au-dessus de mon visage : « Ah, ça y est, vous êtes de retour, vous êtes avec nous maintenant, félicitations ! » C’est la doctoresse Elisabeth V., chef de services « ‘Réa’ 1 » et « ‘Réa’ 2 » ; elle était venue, la veille, me rendre visite dans ma chambre, pour m’expliquer les étapes successives qui m’attendaient à ma sortie de la salle d’opération. Sa figure disparaît de ma vue, je l’entends appeler, donner des ordres et, autour de moi, c’est un remue-ménage qui commence. On me libère de l’appareillage qui m’emplissait bouche et œsophage. On m’explique, au passage, que c’était une précaution afin que mes capacités respiratoires normales soient maintenues. Je suis soulagé, je peux parler enfin. J’en profite pour demander d’être libéré de mes attaches. On me dit que c’est un peu tôt. « Vous êtes encore faible, vous allez vous rendormir. Vous êtes sous perfusion pour quelque temps, vous risquez de défaire les tuyaux fixés sur vous…
Bon, ça va mieux, tout de même. L’insoutenable panique d’être bâillonné, sans pouvoir appeler au secours, a disparu, Dieu merci. Le calme me revient, je me sens au bord de l’épuisement. Je dois être bourré de calmants, je sens le sommeil bienfaiteur me gagner. Mais je ne ressens aucune douleur et cela me surprend. Je soupçonne que, cela aussi, est la conséquence des analgésiques…
Entre temps, je prends conscience, petit à petit, de l’ambiance sonore particulière de cet endroit. Nous sommes environ une dizaine de patients ici. Au chevet de chacun de nous il y a toute une batterie d’appareils électroniques divers qui surveillent, mesurent, enregistrent, calculent sans discontinuer et qui entretiennent un curieux concert de sons les plus divers, émettent des signaux sonores « multinotes » et créent un brouhaha général sympathique auquel on finit par s’habituer et qu’à la fin on ne remarque même plus.
(à suivre)