La dernière demeure de mon père
De mon père qui m’a engendré je sais peu de choses. J’avais cinq ans quand il s’est suicidé. Il vivait tout seul dans une chambre d’hôtel de Budapest, capitale de la Hongrie. Sur la table près de son lit, une seule lettre était restée. L’enveloppe portait le diminutif de mon prénom, Pierrot. Dedans, sur une feuille, quelques lignes, tracées à la hâte où il me demande pardon de m’abandonner. J’avais égarée cette missive, adolescent. Aucune autre trace écrite n’est restée après lui. Il y avait pourtant ma mère, ils étaient mariés encore, bien que séparés : pas de message pour elle. Il avait deux grands fils, 15 et 17 ans, de son premier mariage, qu’ils voyait rarement :pas de lettres pour eux non plus. Journaliste et écrivain, il détruisit tous ses écrits, peu avant son départ. Il les avait jetés méthodiquement, des semaines durant, dans les cuvettes des toilettes de l’hôtel. Ce n’est qu’après coup que le personnel avait compris la cause des engorgements répétés, constatés durant cette période…
Le tramway mettait longtemps pour arriver au cimetière. J’avais un jouet en main: assis sur une plaque, un lapin dont les oreilles se redressaient si on appuyait sur un bouton. J'avais les yeux rivés sur mon lapin. Cela détournait mon attention de la longueur du trajet. Le cercueil était ouvert, placé sur le catafalque. J’aurais voulu voir mon père, mais j’étais trop petit. Une dame inconnue me souleva et tint quelque instant bien en haut, avant de me reposer sur le sol, sous les regards désapprobateurs de l’assistance. Mais l’image calme et serein du visage de mon père me fit penser qu’il ne faisait que dormir paisiblement. C’est comme ça qu’il me resta à jamais gravé dans la mémoire. J’en suis éternellement reconnaissant à cette dame.
Je ne suis revenu dans ce cimetière que vingt-neuf ans plus tard, début juin 1967. J’étais citoyen de la République Française depuis une semaine. On m’accorda mon visa d’entrée, je pouvais revenir en Hongrie. J’arrivais dans ma Rover 2000 blanche, flambant neuve, intérieur cuir noir, tableau de bord en acajou. Une superbe femme à mes côtés, ma femme. Une adorable fillette de cinq ans sur la banquette arrière, ma fille. Je tenais ma revanche.
Le lendemain j’ai fait mon pèlerinage au cimetière. La Rover a mis dix minutes à peine pour m’y amener. L’étendue du cimetière m’a abasourdi. Je ne m’attendais pas à cette immensité. Le gardien m’a vaguement indiqué la direction où je devais me diriger pour tomber sur le « boulevard des allongés » des années trente. Arrivé dans les parages, une sorte de prairie sauvage, surdimensionné m’entourait, sous un soleil radieux d’un matin de printemps triomphant. Un vaste plateau, avec quelques arbres par-ci, par-là. Assis au pied d’un d’eux, un homme entre deux âges, d’allure paysanne, prenait son petit déjeuner, avec son couteau pliant à virole : un bout de lard avec du pain et de l’oignon cru. C'était le fossoyeur, je ne pouvais mieux tomber. M’ayant écouté avec attention, il me dit : « Vous savez la date précise du décès de votre père ? » « Bien sûr ! » « Retournez à l’entrée et, au bureau, donnez-leur la date ; ils vous marqueront l’emplacement sur un papier que vous me ramènerez. » Pour une fois, les formalités étaient simples et rapides. Mon bonhomme venait de vider sa gourde, quand je revenais. Il a regardé la fiche, a sorti une espèce de plan de sa sacoche, a étudié les deux : « C’est bon » qu’il m’a dit. « Vous inquiétez pas ! Je vous la trouverai, la tombe, d’ici la fin du mois. » Je l’ai remercié, lui glissant cinq billets de 100 forints (à l’époque un salaire moyen mensuel environ) dans la main.
Il a tenu parole. Trois semaines après, je suis revenu. Assis au même endroit, dès qu’il m’a aperçu, il a sorti un paquet de sa besace et me l’a tendu. Puis s’est levé: « C’est pas loin d’ici. » dit-il et m’a fait signe de le suivre. A quelques dizaines de mètres plus loin il s’est arrêté devant une « bosse » de tombe fraîchement dressée sur laquelle de jeunes pousses d’herbe apparaissaient déjà. « Vous ne regardez pas ce qu’il y a dedans ? » pointait-il le doigt sur le paquet que je tenais toujours en main. J’ai défait le linge, il contenait deux morceaux de plaques en métal. C’était une plaquette funéraire oblongue cassée en deux, en proportions un tiers à deux tiers, avec quelques mots gravés : « Ici repose Ivan Sipos – écrivain – vécut 42 années - Paix à ses cendres. » Mon bonhomme fossoyeur semblait quelque peu ému. « Voilà. Je l’ai trouvée à 1 mètre 50 de profondeur. Comme ça, je n’ai pas eu à déranger ses ossements ». Il a fait le signe de croix, en ôtant son béret auparavant. Après un moment de silence qui ressemblait à une prière, j’ai enveloppé subrepticement les cinq billets de 100 préparés à l’avance, dans le morceau de linge que je lui ai rendu. Mais il avait remarqué mon petit manège. « Désolé, il en manque un petit bout en bas, au milieu, j’ai pas pu le retrouver » a-t-il prononcé ça comme une sorte d’excuse…
Avant de démarrer, j’ai regardé la plaquette, en en maintenant les deux parties l’une contre l’autre : « Eh bien, » apostrophai-je mon Ivan Sipos retrouvé, « tu ne seras plus seul, désormais ! Nous resterons tous deux, ensemble ! » Et, dès mon retour à Paris, j’ai fait encadrer la plaquette et elle est toujours accrochée près de mon lit, depuis.
Mais
l’histoire n’est pas encore finie. Dans les années ’90 j’ai fait des séjours prolongés à Budapest. Un jour, lors d’une balade dans la Forteresse de Buda, j’ai visité la Bibliothèque Nationale de Hongrie qui porte le nom Bibliothèque Széchenyi. En entrant dans la
salle du Catalogue, j’ai découvert que, dans un des petits tiroirs qui contiennent les fiches des auteurs, on pouvait consulter 12 ouvrages d’un certain « Sipos Ivan » né en 1896 à
Nagyvàrad (Hongrie)* et mort à Budapest en 1938.
Je possède un pied à terre minuscule sur la Colline du Soleil, à Buda, juste en face de la Colline de la Forteresse. Mes fenêtres donnent sur le magnifique immeuble du Palais Royal qui abrite la Bibliothèque Nationale. De là j’aperçois celles de la salle du Catalogue dont j’affirme dorénavant qu’elle est tout simplement la résidence et le cabinet de travail d’Ivan Sipos. Ainsi s'entrelacent trois siècles dans
cette histoire: la fin du 19ème, le 20ème et le début du 21ème. Plaisante trinité, avouez-le!
Oui, la Salle du Catalogue est la dernière demeure de mon père !
*Non, ne cherchez pas cette ville sur la carte de la Hongrie. Depuis 1920 (Traité de Versailles) elle est annexée et fait partie de la Roumanie, sous l’appellation d’Oradea. Voilà, une des grimaces du 20ème siècle.