PDG de mon coeur
Chapitre 5
De ce côté-ci du « Léthé », le fleuve entre les vivants et les morts.
A l’autre côté de la rive.
Pour comprendre la chose, il faut l’approcher du côté du phénomène du vertige. Autrement dit, il faut avoir sérieusement éprouvé, dans sa vie la sensation d’être aspiré vers un gouffre dont la gueule béante attend pour vous avaler. Ou alors, il faut imaginer des sables mouvants dont les profondeurs vous entraînent vers le bas avec la douceur implacable d’une force diabolique, qui ne relâche nullement son emprise, comme si mille suçoirs microscopiques vous aspiraient toujours plus bas jusqu’à ce que, lentement, les grains de sable envahissent vos lèvres, pénètrent dans votre bouche et vous remplissent la cavité buccale et les trous nasales, vous empêchent de respirer, reprendre haleine et vous étouffent. Ou bien tentez de vous représenter un terrain marécageux où vous marchez dans la fange gluante et puante, ou vos pieds nus sentent le toucher visqueux, collant, de la matière en putréfaction, en décomposition, dans laquelle vous vous enfoncez millimètre par millimètre, cette lenteur où la souffrance dépasse en douleur des tortures les plus raffinées, souffrance à laquelle une mort instantanée est préférable. Si vous pouvez et voulez faire une visite imaginative vers ces situations extrêmes, alors vous êtes prêts à franchir le seuil de l’endroit où j’ai l’intention de vous servir de guide.
L’intervention à laquelle je devais me soumettre était une épreuve comparable à la cérémonie d’initiation que doivent passer ceux qui veulent faire partie des privilégiés, membres de groupes dans lesquels l’entrée n’est pas donnée à tout le monde. Et le club des plus chanceux d’ici-bas est celui dont les membres sont en bonne santé. Sans accepter de me faire opérer du cœur, je n’avais plus d’espoir de vivre. Or cette opération vous fait passer, un temps, sur l’autre rive de Léthé, ce fleuve (il y en a quatre autres) de la mythologie grecque qui sépare les vivants de ceux condamnés aux affres de l’Enfer. Dans mon cas le séjour provisoire à cette autre rive a duré 2 heures 10 minutes, le laps de temps pendant lequel mon cœur était mis hors circuit normal. Pour moi, ça veut dire que je n’étais plus ici pendant ce temps mais à l’autre côté « de la rive ». Lisez plutôt ce passage du compte-rendu opératoire :
« ‘2 h 10 de C.E.C…’ ‘…Au cours des 2 h 05 de clampage aortique la protection myocardique est assurée par un refroidissement péricardique par de la glace avec protection phrénique et l’injection de 4500 cc de soluté cardioplégique sanguin froid en plusieurs temps par voie antérograde. Avant le déclampage aortique, on réalise une cardioplégie sanguine chaude de reperfusion de 700 cc par voie rétrograde et antérograde…’ »
Vous me direz ce que vous voudrez, mais ce texte (dont je vous fais grâce du reste), je le trouve pas mal, dans son genre. Je l’ai lu et relu maintes fois depuis, car je le tiens pour le document authentique prouvant ma renaissance officielle. Et dans le même temps cela me sert à la fois de certificat de mon initiation et de passeport qui m’a permis de franchir par deux fois le « Rubicon » qui sépare « l’être » du « néant ».
(à suivre)