Me revoici devant vous après une longue éclipse... Mais oui: je suis toujours là et moins il me reste de temps, plus je trouve belle la vie. Sans cesse il m'arrivent d'expériences nouvelles. Les amis s'en vont, leurs souvenirs restent. Pour peuplent ma solitude. La vue de jeunes couples me ravit. Les enfants me remplissent de joie: toute cette vie continuera quand je n'y serai plus. La seule consolation et la plus belle, c'est cela...
J'ai retrouvé cette page vieille de 40 années en y ai ajoutant 2 lignes. Vous me direz peut-être ce que vous en pensez...
Cauchemar
J’ai l’impression de dormir et, en même temps, il me semble que je suis éveillé. Couché, complètement immobile, j’aimerais bouger mais je ne peux pas. La position de mon bras droit est tout à fait illogique et exténuante : il est posé en angle droit sur le haut de mon crâne, prenant ainsi ma tête en étau. Il y a déjà un bon moment qu’il est dans cette position, mon bras et je commence à ressentir une crampe dans mes muscles. J’aimerais bouger, baisser mon bras, mais je ne le peux pas. La crampe semble gagner mon cou, ma nuque, juste au-dessous de l’occiput appuyé contre le mur qui fait fonction de tablier de lit. Il est dur, le mur, malgré la toile de jute qui le recouvre et mon crâne commence à me faire mal, lui aussi. Pourtant toujours pas moyen de changer quoi que ce soit à la disposition de mon corps. Impossible de bouger, impossible de remuer. Je dois rester comme ça, à sentir, surveiller et suivre la lente, inexorable croissance de ma langue, dans ma bouche et dans ma gorge. Elle s’enfle lentement, tranquillement, jusqu’à ce que le palais et l’intérieur des joues soient insuffisantes pour la contenir. Là, il y a espoir que le gonflement s’arrête, faute d’espace.
A cet instant, c’est la tête qui semble devenir élastique et qui commence à s’agrandir à son tour. Bientôt elle n’est plus qu’un énorme ballon qui remplit toute la pièce. Il fait noir mais j’y devine pourtant les contours de mon ballon plein à craquer, au centre duquel je me retrouve, flottant au milieu de quelque chose de blanc ou grisâtre qui évoque des flocons de neige artificielle ou des plumes toutes légères d’un plumeau éventré. Et je me vois nager dans ma propre cervelle et le courant imperceptible m’emporte, tel un tronc d’arbre. Le tronc tourne lentement et je suis dedans et je ne veux pas et il n’y a rien à faire. Je ne puis rien à rien. Le temps est arrêté, il n’y a que moi qui tourne, avec le tronc et dans le tronc et je suis emporté et je ne veux pas et il n’y a rien à y faire.
Puis je reviens en arrière et tout revient en arrière avec moi. Je remonte le courant prudemment pour ne point manquer un seul maillon : je fais disparaître les flocons, j’entreprends à dégonfler le ballon, rapetisser ma tête, replonger dans ma bouche mais je bute sur la roideur de ma langue et le mouvement reprend son sens initial, ça enfle et ça gonfle et tout semble tourner lentement autour du temps immobile et je flotte encor et le courant m’emporte quelque part où je ne veux pas aller. Mes deux yeux sont au-dessus de moi, ils me regardent et je les regarde et je sais que tout ça n’est que rêves, fantasmes, cauchemars mais pas moyen de bouger le corps et je sais qu’hier c’était pareil et avant-hier de même et demain ce sera la même chose et après-demain aussi. Je sais encore que, éveillé, je n’y comprendrai rien et je ne me souviendrai de rien.... jusqu’au jour où j’ai déjà vingt cinq ans et je m’éveille brusquement et hop ! j’attrape un bout de cette langue encore raide et je comprends tout, subitement, je me souviens de la première nuit où ma langue se mit à enfler et je n’avais que cinq ans.
Cette révélation est si forte qu’elle produit un effet rétroactif et je n’ai que cinq ans et je rencontre mon cauchemar pour la première fois et j’arrive à le chasser, parce que j’arrive à ouvrir la bouche et j’arrive à crier, à parler, à dire. Quel soulagement, pouvoir ouvrir la bouche, pouvoir crier, parler et oser dire!
Mais soudain j’ai trente huit ans et je comprends qu’à vingt cinq ans il était déjà trop tard d’avoir compris, qu’il aurait fallu oser crier tout de suite, alors que j’avais cinq ans et que j’étais riche de toutes mes années vécues et dépensées depuis. Mais à cinq ans je n’avais que cinq ans et mon père n’était déjà plus là et tout le monde me disait de me taire – alors je n’avais pas osé hurler de toutes mes forces, malgré l’envie que j’avais de hurler et de dire que je n’étais pas d’accord…
Aujourd’hui, quarante années après, je retrouve cette page. Mais à présent je n’ai plus la force de hurler pour qu'ils sachent tous que l’on ne devrait jamais se taire et que l'on ne devrait jamais se laisser faire !
(1970 - 2010)