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PDG de mon coeur (chapitre 4)

                                       Chapitre 4

 

                                   Premier voyage Budapest – Paris

                                    Début de la période des adieux

                                                              

        Les préparatifs de mon  « ENNième »  voyage Budapest – Paris n’était pas longs ni compliqués. La voiture, en état impeccable comme toujours, fin prête. Je n’emportais pratiquement rien, il s’agissait d’un aller-retour, le temps d’arranger le rendez-vous avec ce cardiologue et me rendre à son cabinet, dans une petite ville de province à l’Est de Paris. C’est tout : une petite semaine, pas plus. La météo promettait un temps doux, ni pluie ni neige en prévision. Shâri devait rentrer chez elle à Erdély, pendant ce temps et en revenir à mon retour.

 
                                              
   *

        
        Je la conduis à la gare routière, à l’autocar qu’elle a l’habitude de prendre pour rentrer à son chez elle transylvanien. Dès qu’elle pose le pied sur la première marche de l’entrée du car, je tourne les talons et je me sauve littéralement pour ne pas la faire pleurer en prolongeant le moment des adieux. Chaque fois que l’on se quitte, elle est au bord des larmes. Elle est convaincue qu’elle ne pourra plus jamais me revoir. Depuis dix ans que cela dure et c’est toujours la même chose. Nos séparations continuelles qui bordent notre chemin depuis si longtemps déjà, resteront à jamais aussi douloureuses que les tout premiers déchirements de nos tout premiers adieux.

        Resté seul, à chaque fois, je réagis différemment, mais avec autant de peine qu’elle. Ma solitude à moi avait pris, au fil du temps, les allures d’une bulle qui maintenant m’enveloppe et m’isole hermétiquement du reste du monde, aussitôt que je me retrouve en tête à tête avec moi-même. Contrairement à elle, je suis parvenu à me libérer des attaches de mon passé (sans la liberté acquise par cela, rien n’aurait pu autrement nous relier l’un à l’autre). Mais l’isolation que crée ma bulle, raréfie l’air autour de moi et dans de pareils  moments, après chaque séparation, j’ai l’impression de m’étouffer. J’ai un besoin urgent et impérieux d’action, d’action physique, n’importe laquelle, pourvue qu’elle m’aide à mettre la tête en dehors de ma bulle pour respirer. La conduite, dans ces cas, est le moyen idéal.

 
                                              
   *  

        
         Quand je me retrouve derrière le volant, dans la circulation, une pensée me traverse soudain la tête. Et si tout cela était la fin ? L’idée de ma disparition possible s’installe et s’encre peu à peu en moi. Je n’y ai jamais encore songé avec une telle acuité. Pendant le trajet qui me ramène dans notre petit « chez nous » maintenant vide, commence la longue période de mes ‘adieux’ au monde.

        Cette période avait débuté au milieu de la circulation urbaine de cette ville qui avait naguère abrité ma jeunesse… Cette longue succession de jours démarrait maintenant et devait durer jusqu’à mon entrée au Centre Hospitalier Jacques Cartier, dans la proche banlieue sud de Paris, dans à peine un mois d’ici. (Mais de cela je ne pouvais m’en douter à présent. Puisque rien n’était encore prévu ni arrangé, j’étais loin de penser que le dénouement nullement souhaité devait se matérialiser aussi rapidement. Et j’étais très accroché, d'une manière obtuse, à l’espoir puéril  que le diagnostique de Budapest allait être démenti et, par conséquent infirmé). 

        
                                          *


        
 Il s’en est suivi une longue période d’adieux, - chuchotés, murmurés, prononcés à mi-voix ou répétés en pensée, comme lorsque l’on tient un moulin à prière dans la main.

        Adieux à la vie. Adieux à ma vie. A mes distractions favorites. A ma famille, à mes amis. Adieux aux endroits préférés, aux lieux aimés et chéris. A mes plaisirs, à mes secrets… Et adieux à elle, surtout, à ma Douce. Sa figure  apparaissait au-delà du pare-brise, comme une vision, mais avec une netteté rarement égalée.

        Et, chose curieuse, aucun de ces songes n’avait un caractère triste. Toutes ces réflexions coulaient calmement, les associations d’idées étaient toutes teintées de sérénité. Tout cela semblait couler de source, se déployer et s’étendre lentement, comme un fleuve tranquille et majestueux. Tout baignait dans une douce mélancolie que berçait une résignation souriante, qu’une soumission consentante accompagne.

 

 

                                                             *

 

 

        La nuit suivante je me suis mis en route, à deux heures du matin, bien reposé. Ma Douce était partie début de l’après-midi, je me suis couché à six heures du soir. J’ai toujours aimé conduire de nuit. Dans l’obscurité, les kilomètres s’avalaient avec facilité, comme d’habitude. L’habitacle était rempli à ras bord de myriades de pensées, de méditations, de réflexions, de rêveries et d’idées qui flottaient toutes autour de ma tête, bourgeonnaient dans mon cerveau, s’amassait dans mon esprit et me baignaient doucement, à mesure que défilait le bitume, faisant des kilomètres, laissés en arrière, des pelotes, grandissantes comme les avalanches.       

        En passant je disais également adieux à ce trajet que je connaissais par cœur, que j’avais effectué tant, des dizaines et dizaines, peut-être des centaines de fois, depuis le demi-siècle de ma vie vagabonde, car c’était l’Axe Est Ouest sur lequel je faisais interminablement la navette, entre pays, cultures et civilisations…

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