Chapitre 2 (suite)
(épisode précédent: la vie de P(etite) D(ouceur) G(entille)
de mon cœur en Transylvanie)
D’abord, tout naturellement, je veux la convaincre de divorcer et de m’épouser. Mais, à mesure que je prends connaissance des conditions de sa vie, je me rends compte que toute solution radicale est à éviter. Même si elle consent à tout laisser tomber en me suivant, sa mauvaise conscience empoisonnerait toute notre vie future. Donc il faut que je m’arme de patience. Je me conforme à ma devise : « Si cela n’est pas possible comme je le veux, alors je le veux comme cela est possible ». Donc, j’attends et, en attendant, je passe autant de temps avec elle qu’il lui est possible de m’accorder. Heureusement je réussis à la persuader de quitter son travail. Assistante dans un centre de transfusion hématologique, elle gagnait des clopinettes. Mais, du fait de son emploi classé dangereux à cause de la manipulation quotidienne de sang, elle a réuni suffisamment d’annuités pour partir à la retraite, quand elle aura l’âge requis. Pour l’instant elle est encore trop jeune : en 1993 elle n’a que 47 ans. Libérée des contraintes de salariée et avec mon aide personnelle, elle peut se lancer dans une activité libérale dont les changements radicaux survenus dans les pays de l’Est, Roumanie y comprise, permettent de profiter. Elle démarre une petite « entreprise » qui consiste à faire fabriquer des articles de production artisanale pour touristes et à les commercialiser.
Je suis à ses côtés à temps plein. A deux, on établit un petit réseau de distribution, en Hongrie, où les branches touristiques, en ce moment, sont encore florissantes. Et cette conjoncture durera suffisamment longtemps pour nous permettre d’avoir des résultats. Outre les dépenses importantes pour faire vivre sa nombreuse famille, elle réussit à mettre de côté un petit capital pour les jours moins gras, qui arriveront, hélas, assez vite. En ce qui me concerne, je profite de la joie d’être en sa compagnie le plus souvent possible. (Devant sa famille, j’ai un statut légal : nous sommes partenaires dans la petite affaire. Et des ragots qui fleurissent, bien sûr, dans la ville de moyenne importance où elle réside, de ces ragots, nous n’en avons rien à faire). Cependant, n’ayant pas de problèmes sur le plan matériel, (ma retraite représente entre cinq à dix fois le salaire moyen local), je peux lui laisser la totalité des revenus de nos activités. Pour « quartier général », nous avons mon petit pied à terre, (que j’ai eu la chance d’acquérir pour une très modique somme), ce petit nid qui nous accueille, lorsque nous nous retrouvons à Budapest.
*
Décidément, ce fameux soir, quand nous y étions tous les deux, j’ai cru que ma petite « PDG », qui continuait à me regarder, tremblant de panique, allait éclater en sanglots, pour la première fois depuis dix ans que nous nous sommes connus. Moi-même j’étais à la « dernière extrémité », tout prêt à craquer. Et c’est justement à ce moment-là que la sonnerie du téléphone nous a fait sursauter tous les deux. C’était mon frère Jean, qui appelait de sa maison, près de Paris. On était à trois ou quatre jours du Nouvel An, ils allaient partir en Haute-Savoie pour les vacances d’hiver et il voulait nous souhaiter la Bonne Année avant leur départ. J’ai tenté d’abord faire le fanfaron afin de lui cacher la vérité sur mon état réel, mais sans succès. Il a senti à quel point ça ne tournait pas rond chez moi et il voulait en avoir le coeur net. J’étais si abattu que, malgré la présence de Shâri je lui ai tout déballé d’un seul coup d’un seul ; (ou était-ce plutôt parce que je n’avais pas pu faire cet aveu à ma Douce depuis des jours et des jours et j’ai sauté sur l’occasion de pouvoir le faire maintenant ?)… En tout cas j’ai dit à Jean que je n’avais pas confiance de me faire examiner en Hongrie. Et que je me trouvais piégé, parce qu’en France je n’avais pas l’assurance complémentaire de santé, le fameux « tiers payant ». Et, bien sûr, je ne pouvais pas payer ce qu’il fallait, de ma poche. Pardessus tout, je me sentais tout penaud devant Jean car il avait essayé, depuis des années, me faire prendre conscience de cette situation et d’y remédier, mais en vain, je n’ai rien voulu savoir. Contrairement à mes craintes, il n’a absolument pas cherché à « profiter » de son avantage psychologique absolu. Au contraire, il s’est conduit avec un tact parfait, ne sentant que trop bien la gravité de la situation et que le plus important était de trouver une solution satisfaisante. Il m’a promis de se renseigner, dès leur retour, après l’Epiphanie, sur les possibilités existantes. Je me disais, en l’écoutant, que j’avais bien de la chance d’avoir un frangin pareil. Et je le sentais peut être plus ému, lui, que je ne l’étais…
Une fois le combiné raccroché, Shâri m’a enlacé de ses bras : « Je t’en prie, promets-moi d’aller te faire examiner aussitôt après les fêtes ! » - au bord des larmes moi-même, je n’ai pu qu’opiner de la tête, me serrant très fort contre elle.
(à suivre)