Ma tirelire que j’ai cassée deux fois
Chapitre 1
Le mot de Fernandel sur sa Cadillac, quand les journalistes l’ont interrogé à propos de «sa belle américaine», n’avait pas fait vraiment rire Pierre. Fernandel, avé’ son accent, enveloppé de son célèbre sourire, répondit que sa belle pimpante n’avait qu’un seul défaut : « chaque fois qu’elle voyait une pompe à essence, elle y allait !» Dans ce temps-là, cela importait peu : l’essence n’était pas si chère. On était avant la première crise pétrolière…
Et pourquoi l’ami Pierre n’en riait-t-il pas, de cette réponse, lui qui appréciait tant les bons mots et était un fan inconditionnel de Fernandel ? C’est que, ces « belles américaines », il ne les connaissait que trop. Régulièrement, depuis son divorce, il passait ses vacances d’été auprès de Sharie-Charlotte, sa mère, qui vivait en Californie, depuis 1964. A Los Angeles, pour être précis. Elle y avait ses deux sœurs aînées et elle a préféré quitter la France, pour être près d’elles. Elle avait aussi, bien sûr, le secret espoir que ses enfants, son fils aîné en premier, viendraient l’y rejoindre un jour. Cet espoir n’était pas tout à fait déçu, tout au moins pour ce qui concernait Pierre, car fidèlement, il prenait ces vacances d’été un mois ou six semaines à chaque fois, auprès d’elle, année après année. Et, avec l’accord de la mère de son enfant, il emmenait toujours avec lui sa fille, Nani, qui allait sur ses dix ans au moment de la séparation des parents.
Ces moments passés ensemble, la mère avec son fils et celui-ci avec sa fille à lui, étaient précieux pour chacun d’eux. Le reste du temps ils étaient séparés, les uns des autres. Pierre vivait seul, dans son studio parisien, rue Vaugirard, la petite était en pension à Saint Germain en Laye et Shari-Charlotte à L.A. Alors, pendant ces quelques semaines ils pouvaient rattraper le temps perdu. Et ils ne s’en privaient pas, pour profiter de chaque instant qu’ils passaient ensemble.
Il n’y avait qu’un seul « hic » : les déplacements. Et quand on connaît la Californie, on sait ce que cela veut dire. Les moindres distances, pour rendre visite aux amis, aux proches parents, les plus petites distances se comptent par dizaines de miles ou davantage (parfois des centaines de kilomètres en une semaine). Rien à voir avec les standards européens. Ce qui veut dire qu’on ne peut y exister sans voiture. Et c’est là où le bât blessait. Pourtant, Sharie-Charlotte avait son auto. Depuis qu’elle a vaillamment passé, à 55 ans et avec un Anglais rudimentaire, son permis, son précieux « driver’s licence », elle a eu des voitures, en phase avec ses finances : des guimbardes, des caisses fatiguées, des chignoles épuisées, lesquelles démarraient en toussant, roulaient à regret et tombaient en panne avec une régularité désespérément monotone. Par chance, il y avait toujours des gars, des amis secourables qui venaient à la rescousse pour recoller les morceaux, pour réaliser des réparations inespérées, des dépannages miraculeux, par des prouesses inimaginables et répétées que les gens « tout-venant » n’arrivaient pas à concevoir. Mais, plus ennuyeux et plus grave, tous ces spécimens vieillis et hors combat avaient un trait en commun : ils dévoraient du carburant avec une gloutonnerie incroyable et désespérante. Et comme à L.A., en ce temps-là, l’alternative des transports publics n’existait pas, il fallait entretenir, malgré tout ces gouffres à essence, nonobstant le prix prohibitif que cela coûtait, si Sharie entendait continuer le boulot qui la faisait vivre : elle était devenue « nurse », autrement dit infirmière privée et elle travaillait aux domiciles de ses patients, le plus souvent à plusieurs endroits dans la même journée. Et, «quand on connaît les distances là-bas…» (voir plus haut…)
Une solution était à trouver, Pierre le savait bien. Et ce n’était pas compliquée : il fallait à Shari une petite voiture, qui consommait peu et ne coûtait pas cher à l’entretien. Mais de petites voitures, aux U.S. à cette époque, cela n’existait pratiquement pas, ou alors, des européennes et dont les prix, là-bas, étaient prohibitifs. De toutes façon, même la Mercedes était considérée comme de petite taille en comparaison avec leurs mastodontes. Cependant, d’une façon ou d’autre, l’achat d’une voiture neuve était exclu pour les finances de Shâri. Elle ne pouvait pas non plus demander un prêt : elle n’était pas « solvable » aux yeux des banques. (Le système des « subprimes » n’était pas encore inventé). Il s’agissait d’une dépense de l’ordre de 2 à 3000 dollars, environ 30.000 francs français d’alors. Deux mois et demi de salaire de Pierre ; à peu près la somme qu’il avait sur son compte spécial « PEL » (Plan d’Epargne logement). Et il a pris la décision de les transformer en « travelers chèques » en dollars, les prendre avec lui, lors des vacances prochaines et acheter une voiture « en cash » sur place.
(à suivre)